Dimanche 08 mars 2026
C’est drôle comme les films et les romans peuvent parfois te faire croire que la vie est un truc facile à résoudre, comme un problème de maths de l’école primaire. Comme flâner dans une rue piétonne, croiser le regard d’une personne et lui rendre la pareille, juste avec ton regard. Le genre de moment improbable qui ne se produit que dans l’imagination des scénaristes et des romanciers de gare, avec des trains en retard. Des coups de foudre, des pensées persistantes, des personnages attachants, minces, musclés, des cheveux pleins la tête, des fringues bien coupées, des rires discrets et de l’intellect pour couronner le tout.
Parfois, tu crois à ce genre de trucs fumeux depuis des décennies. Tu imagines que cela arrive à tout le monde, sauf à toi, parce que tu n’es jamais au bon endroit, jamais habillé comme il faut, jamais coiffé comme il faut.
Bref, tu encaisses le coup et tu te dis qu’il y a une couille dans le potage. Tu décides de tout faire pour que ça change, parce que le célibat, c’est sympa dans les films, mais dans la vie réelle, ça dure bien plus que 90 minutes.
Puis vient l’idée lumineuse de t’inscrire sur un réseau social pour rencontrer des célibataires ressemblant à ces personnages de films et de romans, afin de pratiquer des activités ludiques et culturelles. Et là, tu te rends compte qu’ils sont de vrais gens, avec leurs défauts et leurs habitudes. Des personnes dont tu es heureux qu’elles ne t’abordent pas dans la rue, heureux de ne pas les fréquenter au quotidien, de ne pas les connaître.
J’ai toujours cru, et je le crois encore parfois, qu’il existait une foule d’intellos : des personnes cultivées, drôles, percutantes, aimant les arts et la lecture. Qu’il suffisait de les chercher pour les trouver.
Certains croient en Dieu, d’autres que la Terre est plate et tous finissent par rencontrer une foule de gens partageant leurs convictions.
Un bon film se raconte en 90 minutes. Un bon roman, en quelques jours de lecture, avec moins de détails et quelques longueurs. Une belle rencontre, elle, se fait attendre. Elle n’arrive parfois pas, ou se dilue dans les longueurs qui prennent toute la place. On finit par s’en lasser. Et que fait-on quand on se lasse d’attendre ? On quitte la salle de cinéma, on referme le livre, on se rabat sur une personne qui s’est lassée, elle aussi, d’attendre une belle rencontre.
Ça, c’est pour le commun des mortels, les « gens », la norme du plus grand nombre. Le populo.
Les jours, les semaines, les mois, les années passent, et je ne peux toujours pas me résoudre à quitter la salle de cinéma, à refermer le livre, à me lasser de cette histoire qui se fait attendre. Je cherche l’indice qui m’échappe, celui qui résoudrait l’énigme. Je suis opiniâtre, entêté, persévérant.
J’ai peur, en renonçant, de me retrouver parmi les « gens », dans cette masse grouillante de figurants de films, embauchés pour donner l’illusion de la vie en arrière-plan. Des gens qui marchent, font semblant de converser, conduisent, puis disparaissent quand la séquence est bouclée et que le héros passe à la scène suivante.
Je n’ai pas envie d’être ce héros pour 90 minutes, changeant de costume pour le film suivant. Je veux juste croire que la vie ne se résume pas à 99 % de « gens » inintéressants, vivant leur vie comme des marionnettes sans marionnettiste.
Panem et circenses
Voilà à quoi se résume la vie des masses populaires. Et c’est lassant, et désolant… Et je suis heureux de ne plus avoir 20 ans dans ces jeux du cirque moderne qu’est devenu le monde.
Dernièrement, j’ai déniché deux tableaux et une lithographie et j’étais aussi heureux de vider mon compte en banque que ces gens qui vident leur verre de vinasse vinaigrée en terrasse avec une différence majeure.
J’étais seul, heureux avec mes petites œuvres d’art, encombrantes à transporter, mais chargées de sens en essayant d’échapper aux premières gouttes de pluie. À l’inverse, eux se transportent de terrasse en terrasse, pressés de ne pas rentrer chez eux pour échapper à l’ennui.
Si l’alcool est un conservateur naturel, le populo s’imagine souvent que cela va également agir sur ses capacités neuronales. C’est vrai, mais cela en empêche également le développement. Et dans les sociétés industrialisées, l’alcool s’accompagne toujours de ripailles. C’est bien là le drame pour les intellos qui rêvent souvent de trucs avec des coups de foudre, des pensées persistantes, des personnages attachants, minces, musclés, des cheveux pleins la tête, des fringues bien coupés, des rires discrets et de l’intellect pour couronner le tout.
Et lorsque j’observe mes contemporains d’un âge similaire au mien, je me rends compte que si l’alcool conserve, le gras conserve également les muscles à l’abri du moindre effort et que la majorité de la population mondiale a abusé de cet effort de conservation.
Quand je reste chez moi le dimanche, pour éviter les rencontres inutiles, je prends un livre et je lis… une page, deux, dix, trente, cent. Et je m’aperçois que l’après-midi est passé, qu’il est l’heure de préparer le repas, que le bouquin est terminé. Celui-là restera sur mon bureau, parce qu’il a une âme, un truc particulier qui résonne quelque part en moi.
C’était un dimanche d’hiver, l’un des derniers avant le printemps. Encore quelques jours de patience…
J’ai pensé à toi ces derniers jours, un peu comme les précédents, et j’ai écrit quelques fragments de paragraphes, peut-être quelque chose de plus long, pour plus tard. J’ai regroupé tout cela sous un titre, une bannière, à l’intérieur d’une tour de verre : ANIMA.
Si tu ne sais pas qui est ANIMA, je t’invite à en rechercher la réponse à l’aide de Carl Gustav Jung.
Cette lettre dominicale, abrupte au premier abord, est une secousse dans mon monde. Elle m’a permis de te nommer. Je cherchais une Inconnue ; désormais, je dois trouver une ANIMA. Et c’est là que je te trouverai.
Nouvelle lettre de ma tante Jeanne
25 mars 1980
L’Art : héritage immortel de l’humanité
Mon Nicolas, mon neveu chéri,
S’il est à choisir entre les relations humaines et ta vie matérielle, il conviendra de toujours privilégier une humanité sincère, toutefois, il existe un domaine matériel et immatériel qui est intrinsèquement lié par un dénominateur commun : l’art.
Issue d’une idée parfois fugitive, souvent persistante, l’œuvre prend vie dans l’univers des possibles de son créateur avant d’être matérialisée et offerte au regard du monde. Ainsi, si tu devais, au cours de ta vie, te détourner d’une humanité devenue folle, en pleine dégénérescence autophagique, c’est précisément vers ce domaine qu’il te faudra te diriger afin de conserver ce que l’humanité a conçu au fil de son histoire et dont l’unique finalité réside dans son indispensable inutilité.
Il te permettra également de rencontrer des individus ayant opté pour un chemin identique au tien, et parmi eux, ta différence ne sera plus une anomalie au regard du monde.
Et lorsque le soir de ta vie se rapprochera, et qu’au loin, tu pourras observer la nuit étoilée de ton dernier sommeil, tu devras te mettre en quête de la personne qui aura pour charge de reprendre ton patrimoine immatériel.
Afin de terminer cette lettre, je te transmets à mon tour un proverbe que ton arrière-grand-père me répétait régulièrement.
L’art est indispensable parce qu’il est inutile et c’est son intrinsèque inutilité qui le rend tout aussi indispensable au monde.
Ta tante qui t’aime tendrement.
Une lettre ne devant plus se refermer sans le passage de mes livres lus au cours de la semaine.
L’herbe des nuits
Patrick MODIANO
Édition Folio
Dépôt légal : janvier 2015
Page 169
« … Ne te casse pas la tête, Jean… » Le bois, les avenues vides, la masse sombre des immeubles, une fenêtre éclairée qui vous donne l’impression d’avoir oublié d’éteindre la lumière dans une autre vie, ou bien que quelqu’un vous attend encore… Tu dois te cacher dans ces quartiers-là. Sous quel nom ? Je finirais bien par trouver la rue. Mais, chaque jour, le temps presse et, chaque jour, je me dis que ce sera pour une autre fois.
Lu et déposé dans une boite à livres le 23 février 2026
Le marin de Casablanca
Charline MALAVAL
Édition Le livre de poche
Dépôt légal 1re publication : janvier 2021
Page 311
La tendresse leur échappe, à ces hommes qui font la guerre, et leur corps en premier, avant leur âme. Celle de Guillaume est sans doute encore à Casablanca, mais bientôt elle sera là. Je le sais… Elle s’appelle reviens.
Lu et déposé dans une boite à livres le 27 février 2026
Marie d’en haut
Agnès LEDIG
Édition Pocket
Dépôt légal : juin 2012
Page 314
Mon cœur à moi a mis plus d’un an à trouver celui qui serait mon épitaphe.
Je sais désormais, avec certitude, du haut de mon petit observatoire, en voyant arriver les enfants pour le déjeuner, qu’on ne me retrouvera jamais momifié sur mon canapé trois ans après ma mort, parce que j’ai trouvé ma rein d’Égypte et qu’elle ma fait pharaon.
Lu et déposé dans un tiroir de mon bureau le 02 mars 2026
Le livre d’or de la science-fiction
Thomas DISCH
Édition Presse Pocket
Dépôt légal : 4e trimestre 1981
Page 343
Et ainsi, les cinq appareils électroménagers vécurent et travaillèrent heureux et comblés. Ils servirent leur maîtresse bien aimée et restèrent ensemble jusqu’à la fin de leurs jours.
Lu et déposé dans une boite à livres le 27 février 2026
Une lettre ne devant plus se refermer sans une citation personnelle qui vaut parfois mille mots.
Un papillon est une chrysalide en devenir.
Un butterfly chaos est un bouleversement du monde qui s’exprime.



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