— Madame 

— Monsieur.

— Me permettez-vous de prendre place sur le banc que vous occupez ?

— Je vous en prie.

— Je vous en remercie.

— …

— Pardonnez mon propos, mais il me semble vous avoir déjà croisé quelque part.

— …

— Ne nous sommes-nous pas déjà rencontré ?

— Me permettez-vous une honnêteté sans fard ?

— Je vous en prie.

— Est-ce là toute votre originalité pour aborder une dame ?

— Je vous demande pardon ?

— Monsieur. Est-ce là une tentative pour engager une conversation ? Si c’est le cas, sachez que c’est une réplique éculée digne d’un mauvais roman de gare. Peut-être ignorez-vous que c’est là d’une affligeante banalité. Vous m’excuserez, mais je ne souhaite pas davantage converser avec vous.

— Veuillez excuser mon impertinence, madame. Soyez convaincu qu’il ne m’est jamais venu à l’esprit de vous aborder ainsi maladroitement. Je puis vous assurer de mon honnêteté. Je puis vous jurer sur mon honneur de gentleman, que si par une quelconque maladresse, je me suis montré importun, je vous présente mes plus sincères excuses.

— Je les accepte avec sincérité, monsieur. Et soyez également assuré que vous n’avez nullement fait preuve d’impertinence. Tout au plus de maladresse.

— Madame, je vous suis gré de votre amabilité. Je me retire de ce pas et vous souhaite le bonjour.

— Monsieur, ne partez pas… Je vous crois sincère. Je me suis montrée fort peu aimable à votre intention première et je vous présente à mon tour, mes plus sincères excuses.

— Ne vous excusez pas, madame. J’étais en faute.

— Ainsi, les refusez-vous, monsieur ?

— Vous avez raison. Je les accepte à mon tour avec la plus grande bienveillance.

— Maintenant, que nous en avons terminé d’accepter nos excuses mutuelles, que nos maladresses sont pardonnées, me permettez-vous de vous inviter à poursuivre votre engagement ? Ainsi, vous consentirez à éclaircir votre introduction. Mais de grâce, cessez de barguigner et venez-en droit au but.

— Très bien, madame. Je vais être direct.

— Je vous écoute.

— Je suis presque certain de vous avoir déjà rencontrée.

— Vous persistez ?

— Non. Je rectifie : je suis certain de vous avoir déjà perdue.

— Perdue ? Que dites-vous là ? Êtes-vous en pleine confusion d’esprit ?

— Oui, madame. Avant même de vous connaître. Je vous ai perdue. Et plus d’une fois.

— Monsieur. Voyez le policeman au bout de l’allée ? Un cri de ma part, et je vous promets les plus graves ennuis. Éclaircissez vos propos rapidement, car l’impatience me gagne et vous me redevenez antipathique.

— Je vais aller droit au but. Voilà, l’explication de mon introduction. Alors que je marchais dans ce parc sans autre but que de laisser mes pensées divaguer en vue d’une future lettre à rédiger, mon regard s’est posé sur vous tandis que vous étiez absorbé par votre lecture et il m’a semblé apercevoir en vous un visage familier.

— Poursuivez…

— Je puis me vanter de ne jamais oublier un visage, car voyez-vous, je ne pense qu’en images.

— Comme c’est original !

— Alors que ma lettre en vue d’une prochaine rédaction prenait forme en images, mon regard s’est détourné du paysage pour vous effleurer. Vous m’avez paru immédiatement familière.

— Vraiment ? En voilà une impertinence.  Familière ? Moi? Comment osez-vous ?

— Ainsi que je l’ai déclaré, je n’oublie jamais un visage. Et par « familier », j’entends par ce terme, que nous avons par le passé croisé nos chemins et nos regards.

— Monsieur, je vous crois sot. Vos propos sont confus et je ne suis pas le moins du monde convaincu par votre démonstration.

— Accordez-moi, madame, quelques minutes supplémentaires. Et si je vous paraît toujours ainsi que vous le déclarez, je disparaîtrais où vous hélerez le policeman, à votre guise.

— Quelques minutes à peine et pas davantage.

— C’est tout ce qu’il me faut.

— Le temps file monsieur et il n’est pas votre allié.

— Lorsque je vous ai vue lire sur ce banc… j’ai eu la certitude de vous reconnaître.

— Vous venez de me le dire !

— Non, madame. Je ne parle pas d’un visage, mais d’une absence. Nous nous sommes par le passé rencontrés et nous avons également pris le temps de nous connaître. C’était il y a longtemps. Très longtemps. Nous avions tous deux la certitude de nous revoir, car nous nous étions promis de nous retrouver sans avoir l’absolue confiance que nous pourrions nous reconnaître mutuellement. Ce que nous partageons en ce instant n’est qu’une réminiscence d’un lointain passé.

— Poursuivez mon ami.

— Cette lettre que je me préparerai à rédiger et que je nourrissais de ma déambulation n’est pas destinée à une personne en particulier. J’en ai rédigé par dizaines, et toutes, je les ai semé aux quatre vents, ainsi qu’au hasard de mes pas. 

— En voilà une originalité. Vos propos m’intrigue quelque peu et m’amuse également désormais. Vous êtes un original !

— Croyez ma particulière sincérité, madame. Je suis un homme de foi, non par la religion, mais en une croyance bien plus ancienne. Savez-vous ce qu’est l’amour ? Non pas ce mot galvaudé par les philistins et les pharisiens. Ce qu’il signifiait originellement. Un lien d’attachement vital. Un fil invisible qui reliait des êtres entre eux. Il est un atavisme parmi les plus anciens de l’humanité et c’est précisément par cette particularité que je vous ai retrouvé en ce jour. Cette promesse commune de nous revoir plus tard. Dans un avenir incertain. Avec la conviction qu’il ne pouvait en être autrement et qu’il nous faudrait alors nous réaprivoiser comme au premier jour.

— Monsieur, sachez que je viens ici-même dans ce parc depuis un grand nombre d’années. Précisément sur ce banc. Jamais, vous n’avez effleuré mon esprit pour un quelconque souvenir alors que je vous ai régulièrement observé dans vos déambulations. Je vous crois être un poseur, un fat. Terminez votre exposé rapidement et laissez-moi en paix ou préférez-vous l’assistance d’un policeman ?

— La vie est un tapis persan…

— Mais… Comment… Cela ne se peut ! Vous ne pouvez pas…

— Ainsi, c’est vous. Je n’ai pas fait erreur.

— Comment est-ce possible ? Je n’en ai jamais parlé à quiconque. Vous ne pouvez être au courant. Personne ne connaît l’existence de sa signification…

— Madame, je ne suis pas simplement un homme de foi, je suis un ecclésiaste et vous êtes…

— Vous ne pouvez pas savoir monsieur. C’est impossible. Impossible…

— Vous venez de me confirmer votre identité…

— Votre promesse de ne jamais renoncer. Mais alors…

— De nouveau, je traverse le monde comme un anarchiste…

— Porteur d’une bombe à retardement.

— Je ne vous attendais pas. Je ne vous attendais plus. Ces lettres. Toutes ces lettres. En vain. Destinée à une…

— En effet. À une inconnue…

— Et maintenant, que se passe-t-il ?

— …