Ou comment l’époque a transformé l’agitation en preuve d’existence.
Par Céline
Il fut un temps où l’on demandait aux gens ce qu’ils pensaient. Aujourd’hui, on leur demande surtout s’ils ont le temps. La question paraît anodine. Elle ne l’est pas. Car elle contient déjà toute une métaphysique.
Lorsque quelqu’un répond : « Je suis débordé », il ne décrit plus un état. Il annonce un statut. Être occupé est devenu une décoration invisible. Plus personne ne souhaite simplement vivre. Il faut désormais démontrer que l’on gère, que l’on pilote, que l’on coordonne, que l’on optimise, que l’on arbitre, que l’on synchronise.
L’existence contemporaine ressemble à un centre de contrôle aérien dont les avions auraient tous oublié pourquoi ils décollaient. Le plus remarquable est que cette agitation n’a même plus besoin d’être productive. Il suffit qu’elle soit permanente.
L’homme moderne peut parfaitement passer une journée entière à déplacer des rendez-vous, répondre à des notifications, consulter des tableaux de bord, commenter des publications sur la nécessité de ralentir, télécharger une nouvelle application de concentration et commander un livre intitulé Retrouver l’essentiel en cinq étapes. Le soir venu, il s’effondre avec la satisfaction discrète de celui qui n’a rien accompli mais qui a beaucoup administré. L’administration de soi est devenue une carrière à temps plein.
Nous possédons des applications pour mesurer notre sommeil. D’autres pour mesurer notre respiration. D’autres encore pour mesurer notre capacité à ne rien faire. Il ne manque plus qu’une application évaluant la sincérité avec laquelle nous consultons les applications précédentes. Nous vivons désormais dans une civilisation où l’homme regarde davantage les graphiques de sa vie que sa propre vie.
On ne contemple plus un coucher de soleil. On vérifie si le coucher de soleil améliore les statistiques de son équilibre émotionnel. La contemplation est devenue une donnée. Le silence est devenu un exercice. La promenade est devenue une méthode. Même le vide doit désormais produire des résultats.
Il faut rentabiliser son repos. Optimiser sa déconnexion. Structurer son lâcher-prise. Planifier sa spontanéité. Le plus extraordinaire est sans doute que personne ne semble trouver cela étrange. Au contraire.
Celui qui refuse cette mécanique inspire immédiatement une légère inquiétude. Comment ça, tu n’as pas de planning ? Tu n’utilises aucun système de gestion ? Tu n’as pas d’objectif trimestriel personnel ? Tu lis encore sans prendre de notes ? Tu marches sans podcast ? Tu réfléchis sans application de méditation ? Tu t’ennuies volontairement ?
Il devient rapidement évident que le véritable marginal n’est plus celui qui refuse le travail. C’est celui qui refuse d’organiser chaque parcelle de son existence comme une petite entreprise cotée en bourse. L’individu est désormais son propre directeur des ressources humaines.
Chaque émotion fait l’objet d’un audit. Chaque relation devient un investissement. Chaque lecture doit produire une compétence. Chaque loisir justifie une amélioration mesurable. Même les vacances ressemblent à des stages de perfectionnement déguisés en détente. On revient bronzé, certifié et plus performant.
La plage elle-même commence à avoir des objectifs. Le sable est prié d’être transformateur. La mer doit favoriser l’alignement. Le vent travaille désormais dans le coaching.
Cette inflation de finalités produit une conséquence inattendue. Plus personne ne sait très bien ce qu’est une activité inutile. Et pourtant, les plus belles choses de l’existence ont longtemps revendiqué cette inutilité.
Une conversation sans objectif. Une bibliothèque parcourue au hasard. Une promenade dont personne ne connaîtra jamais l’itinéraire. Une pensée qui ne débouche sur aucun projet. Une heure passée à regarder tomber la pluie sans imaginer en faire un contenu.
L’époque considère cela comme une perte de temps. Elle se trompe peut-être de richesse. Car il existe une étrange pauvreté chez ceux qui transforment tout en investissement. Ils possèdent beaucoup de méthodes. Peu de disponibilité intérieure. Ils savent parfaitement gérer leurs journées. Ils habitent rarement leurs heures.
La République des gens occupés ne produit pas seulement des individus fatigués. Elle fabrique surtout des citoyens convaincus que toute existence doit justifier son coût. Il faut être rentable. Même pour soi-même.
On ne demande plus : « Qu’est-ce qui mérite une vie ? » On demande : « Qu’est-ce qui améliore mes performances ? » La nuance paraît légère. Elle est abyssale.
Lorsqu’une civilisation cesse de distinguer la valeur d’une chose de son utilité, elle finit toujours par traiter les êtres humains comme des fonctionnalités provisoires. On remplace. On met à jour. On optimise. Puis l’on s’étonne de ne plus rencontrer personne.
Parce qu’une rencontre, la véritable, ne sert presque jamais à quelque chose. Elle transforme. Ce qui est infiniment plus coûteux.







