Ou pourquoi tout rendre clair immédiatement est parfois une manière de ne rien rencontrer.

Par Céline

Nous vivons sous le règne de l’explication. Tout doit être expliqué. Tout de suite. Avant même d’avoir eu le temps d’exister. Une œuvre doit expliquer son intention. Un visage doit expliquer sa tristesse. Un silence doit expliquer son retrait. Une phrase doit expliquer son ambiguïté. Un lieu doit expliquer son fonctionnement. Un être doit expliquer ses contradictions, ses lenteurs, ses refus, ses angles morts, ses portes fermées.

Il ne suffit plus d’apparaître. Il faut fournir la notice. L’époque ne rencontre plus. Elle demande le mode d’emploi. Elle arrive devant une chose inconnue, non avec curiosité, mais avec impatience. Que faut-il comprendre ? Où faut-il cliquer ? Quel est le message ? Quelle est l’utilité ? Quelle est la promesse ? Quel est le résumé ? Quelle est la signification principale ? Quelle est l’intention ? Quel est le public cible ? Quelle transformation puis-je attendre en moins de trois minutes ?

Elle ne regarde pas. Elle interroge comme un service client. Et si la réponse ne vient pas assez vite, elle s’agace. Ce n’est pas clair. Voilà l’accusation suprême. Ce n’est pas clair. Comme si la clarté était toujours une vertu. Comme si l’obscurité n’était jamais qu’un défaut de fabrication. Comme si tout ce qui résiste devait immédiatement comparaître devant le tribunal de l’accessibilité.

Il y a bien sûr des obscurités frauduleuses. Des phrases opaques parce qu’elles ne contiennent rien. Des textes qui se cachent derrière leur brouillard. Des penseurs qui compliquent par vanité ce qu’ils auraient pu dire simplement. Des lieux qui transforment leur confusion en mystère pour ne pas avouer qu’ils n’ont pas de colonne vertébrale. Cette obscurité-là ne mérite aucune défense. Elle est seulement une fumée de théâtre.

Mais il existe une autre obscurité. Une obscurité nécessaire. Non pas celle qui empêche de comprendre, mais celle qui empêche de consommer trop vite. Non pas celle qui méprise le lecteur, mais celle qui lui rend son travail. Non pas celle qui cache le vide, mais celle qui protège la profondeur contre l’avidité des mains trop rapides.

Tout ne se comprend pas au premier passage. Tout ne se livre pas parce qu’on a demandé poliment. Tout ne s’ouvre pas sous prétexte que la porte est visible. Il y a des choses qui ont besoin d’être fréquentées avant d’être comprises. Des textes qui ne donnent leur sens qu’à celui qui accepte d’habiter leur lenteur. Des êtres dont la vérité ne peut pas être résumée sans être trahie. Des lieux dont l’architecture intérieure se révèle par errance, non par plan interactif.

Mais notre époque déteste l’errance. Elle la prend pour un défaut d’orientation. Elle veut des panneaux, des introductions, des balises, des synthèses, des points clés, des boutons, des raccourcis, des catégories rassurantes, des phrases d’accueil qui lui disent exactement où elle est, ce qu’elle va gagner, combien de temps cela va prendre, et pourquoi elle devrait rester. En somme, elle veut que le monde se présente comme une application. Là est peut-être l’une des grandes obscénités contemporaines : cette volonté de réduire toute rencontre à une expérience utilisateur.

Même l’âme doit être ergonomique. Même la pensée doit avoir une interface propre. Même la littérature doit se rendre disponible, claire, fluide, engageante, optimisée, compatible avec l’attention blessée d’un lecteur que l’on n’ose plus déranger. Mais un lecteur qu’on ne dérange jamais devient un consommateur de phrases. Pas un lecteur.

Lire, ce n’est pas seulement recevoir. C’est consentir à être ralenti. C’est accepter qu’un texte ne se mette pas immédiatement à genoux devant notre demande de sens. C’est traverser un couloir sans savoir encore quelle pièce il dessert. C’est supporter, pendant quelques lignes, quelques pages, parfois davantage, de ne pas être souverain. L’explication immédiate détruit cela. Elle arrive avec ses gros sabots pédagogiques, son sourire serviable, sa petite lampe frontale, et elle éclaire tout avant que l’œil ait appris à voir. On croit aider. On dévaste.

Car il y a une beauté propre à la première incompréhension. Non l’incompréhension humiliante, non celle qui exclut, non celle qui transforme la culture en club privé pour gens déjà munis des bons codes. Mais l’incompréhension féconde. Celle qui oblige à rester. Celle qui empêche de réduire trop vite. Celle qui dit : attendez. Vous ne savez pas encore ce que vous avez devant vous.

Cette phrase devrait être écrite à l’entrée de beaucoup de lieux. Vous ne savez pas encore ce que vous avez devant vous. Elle serait plus honnête que tant de promesses. Elle demanderait au visiteur autre chose qu’un avis immédiat. Elle lui demanderait une présence.

Or la présence est devenue difficile. Nous savons consulter, parcourir, juger, réagir, comparer, sauvegarder, partager, quitter. Nous savons très bien passer devant les choses en ayant l’impression de les avoir rencontrées. Nous avons développé une compétence tragique : l’effleurement compétent. Nous savons parler de ce que nous n’avons pas laissé nous atteindre. Nous savons résumer ce que nous n’avons pas habité. Nous savons donner un avis sur des œuvres que nous avons traversées avec l’attention d’un homme pressé dans un couloir de gare. Et lorsque quelque chose résiste, nous disons : ce n’est pas clair. Peut-être. Mais peut-être aussi que nous sommes devenus des êtres trop impatients pour certaines clartés.

Car toutes les clartés ne sont pas immédiates. Il y a des clartés lentes. Des clartés qui ne surgissent qu’après résistance. Des clartés qui exigent que l’on perde d’abord ses outils habituels. Des clartés qui ne brillent pas comme des vitrines, mais comme une braise sous la cendre. Notre époque veut de la clarté de néon. Elle veut que tout soit visible de loin, identifiable en trois secondes, classable sans effort. Elle veut une lumière qui supprime les ombres. Mais une lumière qui supprime toutes les ombres supprime aussi le relief. Voilà ce que les adorateurs de la transparence oublient : sans ombre, il n’y a plus de profondeur. Seulement une surface surexposée.

La transparence totale est une forme de violence. Elle exige que tout se montre, que tout s’explique, que tout se justifie. Elle ne supporte pas les zones réservées. Elle considère le secret comme une offense, la pudeur comme une stratégie, le silence comme une provocation.

Pourquoi ne dites-vous pas ? Pourquoi ne montrez-vous pas ? Pourquoi ne clarifiez-vous pas ? Pourquoi ne rendez-vous pas cela plus accessible ? Pourquoi ne facilitez-vous pas l’entrée ? La question semble généreuse. Elle ne l’est pas toujours. Parfois, elle signifie simplement : pourquoi ne réduisez-vous pas ce lieu à ma capacité actuelle de le recevoir ? Ce n’est plus une demande d’accès. C’est une exigence de réduction.

Bien sûr, il faut ouvrir. Bien sûr, il faut éviter les obscurités snobs, les labyrinthes truqués, les difficultés fabriquées pour flatter ceux qui en connaissent déjà le code. Mais ouvrir n’est pas aplatir. Accueillir n’est pas simplifier jusqu’à l’inexistence. Rendre possible l’entrée n’oblige pas à transformer le seuil en tapis roulant. Il y a une hospitalité de l’exigence. Elle consiste à dire : vous pouvez entrer, mais vous ne resterez pas exactement comme vous êtes entré. Elle ne rejette pas. Elle ne flatte pas non plus. Elle ne traite pas le visiteur comme un client dont il faudrait préserver la satisfaction. Elle le traite comme un être capable d’un effort. Et c’est peut-être devenu l’une des formes les plus rares du respect.

Respecter quelqu’un, ce n’est pas toujours lui faciliter la tâche. C’est parfois refuser de le diminuer. L’explication permanente diminue. Elle suppose que nous ne saurons pas traverser. Elle prévient nos questions avant qu’elles ne mûrissent. Elle nous donne le sens avant que le manque de sens ait travaillé en nous. Elle transforme la rencontre en réception d’information. Or ce qui compte vraiment ne se reçoit pas comme une information. Une phrase importante n’est pas seulement comprise. Elle revient. Elle se déplace avec nous. Elle change de température selon les jours. Elle nous accuse parfois longtemps après nous avoir séduits. Elle nous paraît obscure un matin, lumineuse trois semaines plus tard, insupportable l’année suivante. C’est cela, la vie d’une phrase. Mais pour qu’une phrase vive ainsi, il faut qu’elle ne soit pas entièrement désamorcée par son explication. Il faut lui laisser une part d’indocilité.

On n’explique pas une maison au point d’empêcher quelqu’un de s’y perdre. On n’explique pas un visage au point de lui retirer son mystère. On n’explique pas une douleur au point de la rendre présentable. On n’explique pas une œuvre au point de la transformer en fiche. On peut accompagner, éclairer, ouvrir quelques pistes, tendre une lampe. Mais il faut savoir laisser la nuit travailler. La nuit n’est pas l’ennemie de la pensée. Elle en est parfois la condition. C’est dans une certaine obscurité que les choses cessent d’être seulement visibles pour devenir présentes.

L’explication excessive maintient le monde à distance. Elle donne l’illusion de comprendre sans avoir à rencontrer. Elle permet de tenir les choses dans la main plutôt que de se laisser prendre par elles. C’est pourquoi elle est obscène. Non parce qu’elle montre trop peu. Parce qu’elle montre trop vite. Elle arrache le voile avant que le regard soit prêt. Elle force l’intime à devenir contenu. Elle déshabille le mystère et s’étonne ensuite qu’il ait perdu sa puissance.

Nous devrions réapprendre à ne pas tout demander aux choses. Réapprendre à entrer dans un texte sans exiger immédiatement son résumé. Réapprendre à fréquenter un être sans lui réclamer la carte complète de ses blessures. Réapprendre à aimer un lieu pour ce qu’il nous refuse encore. Réapprendre à dire : je ne comprends pas, et ce n’est pas forcément un scandale. Cette phrase serait déjà une révolution intime. Je ne comprends pas encore. Non pas : c’est nul. Non pas : ce n’est pas clair. Non pas : cela devrait être autrement pour me convenir. Mais : je ne comprends pas encore. Le mot “encore” sauve tout. Il introduit du temps. Il rend au lecteur sa responsabilité. Il transforme l’incompréhension en seuil plutôt qu’en verdict. Il permet à la rencontre d’avoir lieu, lentement, sans être étranglée par la demande d’explication immédiate.

Il y aura toujours des lieux qui doivent être simples. Des panneaux de secours, des formulaires médicaux, des horaires de train, des consignes administratives, des gestes d’urgence. Là, l’obscurité est une faute. Mais tout n’est pas consigne. Tout n’est pas service. Tout n’est pas information. Une vie intérieure n’est pas un tableau de bord. Une œuvre n’est pas un produit à prendre en main. Un être n’est pas une interface. Et un lieu véritable n’a pas à se laisser résumer pour prouver qu’il existe.

Peut-être faut-il défendre, aujourd’hui, une certaine illisibilité. Non comme exclusion. Mais comme résistance à la prédation. Une illisibilité hospitalière, si cela peut se dire. Une illisibilité qui n’empêche pas d’entrer, mais qui interdit de posséder trop vite. Une illisibilité qui rappelle au visiteur qu’il n’est pas venu chercher un mode d’emploi, mais courir le risque d’une présence. Car ce que nous expliquons trop, nous cessons parfois de le voir. Et ce que nous rendons trop clair finit par ne plus éclairer grand-chose.

Il reste alors des phrases bien rangées. Des intentions parfaitement formulées. Des lieux accessibles. Des êtres lisibles. Des œuvres expliquées. Des mystères vidés. Et partout cette grande lumière blanche, propre, rassurante, sans recoin. Une lumière de salle d’attente. Il faudra bien, un jour, éteindre un peu. Pas pour revenir à l’obscurantisme. Pour retrouver les ombres où quelque chose peut enfin prendre forme.

∼ ∼ ∼

Atypikal
Céline
Veiled Voice
Minerve
Another Life
Le cercle

En savoir plus sur Atypikal Life

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture