Dimanche 19 avril 2026

La plus grande construction humaine avant ses propres Dieux est la mesure du temps. De cet instant, sa destinée s’est façonné pour le meilleur et pour le pire. Pour ses plus grandes gloires comme pour ses innombrables tragédies. Ce qui n’était autrefois qu’un flux continu est devenu une une cage sans barreaux, car l’homme a nommé les heures, découpé les jours, enchaîné les saisons pour organiser son existence, mais pour finir par lui-même enchaîné dans sa propre prison. Ainsi, le temps n’est plus seulement une mesure façonné par l’humanité, mais une condition. Une structure invisible qui façonne les pensées, les désirs et les peurs. Il ne s’agit plus de vivre dans le temps imparti à chacun, mais de vivre pour lui, car il est devenu le maître de la vie. En créant la mesure du temps, le genre humain ayant perdu sa liberté tente désormais de se convaincre en chaque instant, qu’il peut le défier et lui échapper en installant une épée de Damoclès au dessus de lui-même. Invisible, mais constante et réelle pour sa propre conscience, elle lui rappelle l’urgence de vivre, que l’inévitable mortalité est tapie dans l’ombre de chaque décision. Ce temps humain est symbolisé par le flétrissement, la faiblesse inexorable, Ouroboros, Anubis et la faux. Chacun est conscient de sa propre condamnation, la célèbre, percevant en elle l’intensité de chaque instant, la redoute, paralysé par la peur de l’inévitable issue ou la fuit, s’étourdissant dans une illusion d’immortalité. Il est à la fois ce qui consume et ce qui recommence, ce qui détruit et ce qui enferme dans le cycle. Chaque ride, chaque perte, chaque fin en est un témoignage inexpugnable. Rien n’échappe à son empreinte, pas même les souvenirs qui, eux aussi, se déforment et s’effacent, volontairement ou non.
Ainsi naît l’urgence, ainsi naît la peur, ainsi naît le désir d’échapper à ce fil d’acier d’une épée impartiale tendu au-dessus de son existence.

Chacun de ses choix est défini par le souhait d’une longévité plus grande et de plaisirs toujours plus nombreux. L’envie de posséder ce dont ses voisins jouissent afin de jouir toujours davantage jusqu’à l’ivresse. Jamais rassasié, il n’est qu’esclave de ses propres désirs et de son propre édifice toujours plus fragile. Il s’agît d’ailleurs moins de vivre que de calculer, de comparer, de convoiter d’accumuler, de se mesurer à l’autre dans une course sans ligne d’arrivée tant elle se déplace perpétuellement. Elle est le désir absolu et croit-on la ligne franchie, qu’elle se trouve ailleurs, régénérée, toujours plus éloignée, toujours plus inaccessible, car le désir se déplace, se dérobe, se régénère. C’est le principe même du désir de n’être jamais assouvi.
Suis-je exempte de cet esclavage ? Pas davantage que quiconque. Tout au plus en ai-je une conscience plus aigu qu’un certain nombre, mais tout autant moindre que l’autre. Tous, nous berçons de l’illusion de cette même conscience plus ou moins aiguë par rapport au temps, alors qu’il n’est que théorique et sans autre valeur que celle que nous lui accordons.

Et c’est précisément en raison que je lui accorde une valeur que je prévois de m’extraire du monde afin de me recentrer, de le laisser sombrer sans plus même m’en préoccuper et tout au plus l’observer d’un regard cynique. Rester uniquement relié à l’essentiel : au temps qu’il me reste. Être plus attentif aux journées qui s’écoulent, à ces respirations qui sont les miennes et de celles des sociétés humaines inhumainement civilisées toujours plus proche de la décivilisation. Tenter d’observer le monde derrière le monde, l’arrière boutique de la machinerie humaine, me plonger davantage dans ma bibliothèque personnelle pour lire toujours plus, en ce que les livres ont l’avantage de ne pas chercher à s’imposer, car la parole patiente en silence qu’on l’invite à sortir. Et parce que dans la vie, on ne doit pas attendre que les autres nous confient des missions, qu’il faut trouver celles qui méritent d’être accomplies et s’y attaquer seul, sans certitude du résultat, je vais m’y atteler, pour celles auxquelles, j’accorde encore une importance.

Des intentions ! Des incantations ! Des idées ! Des paroles ! Des mots !
Tout ceci pourrait résider dans la solitude de la pensée pour, prochainement, être oublié dans le confort d’un quotidien qui ne subirait aucune modification structurelle. C’est là que se mesurera la sincérité de ce dessein… Je sais déjà que rien ne sera absolu du jour au lendemain, que l’inertie des habitudes anciennes continueront d’agir alors même que je les croiraient rompues, qu’il me faudra corriger la trajectoire, reprendre ce qui aura été négligé, renoncer de nouveau à ce qui cherchera sans cesse à reprendre sa place. La difficulté ne réside toujours que dans la capacité à distinguer ce qui relève du nécessaire de ce qui n’est qu’encombrement. Les habits de l’importance sont toujours visible alors qu’ils ne sont qu’un bruit passager, beaucoup d’obligations ne sont que des conformismes déguisés et autant de désirs naissent par imitation de l’obligation, par conformisme, lassitude ou faiblesse. Il convient de savoir se tenir pleinement à ce que l’on fait, à ce que l’on pense, à ce que l’on aime, sans se laisser disperser par mille sollicitations concurrentes, car une existence dispersée peut être longue et demeurer vide pour l’éternité terrestre alors qu’une existence concentrée peut être brève et infiniment dense.

Concernant le cynique regard que je porte sur la société humaine, je ne prévois pas de m’en départir en ce qu’il est un allié des plus précieux (Merci Antisthène !) et j’ai pour cela des points d’appui que nulles relations superficielles ne remplaceront jamais : des livres, quelques fermes idées, une ascèse quotidienne, des gestes simples répétés sans théâtre. Il ne me manque pas quelques êtres rares avec qui la parole ne sera jamais ni une marchandise ni une mascarade, car je me plais tout autant à la solitude intérieure et je refuse n’importe quelle relation de couple pour tenir un rôle sans saveur.

Le vacarme du monde n’est jamais que celui de ceux qui participent à son élaboration et à son entretien et j’aime m’en tenir à distance pour bâtir silencieusement mon univers. Concernant l’incarnation Minervique, envisager pour plus tard de devenir amoureux de l’idée de l’amour et non pas de quelqu’un, si je ne me décide pas davantage que ce jour à devenir un rationaliste déçu de son idéal. Et si Minerve demeure à l’horizon, qu’elle y demeure comme une étoile que j’observe avant de l’atteindre par l’immobilité dans un monde en mouvement permanent et non comme une idole qui ne serait qu’une image, car où que mon regard se porte, il ne se pose que sur l’être humain qui est un éphémère se donnant l’illusion de l’immortalité.

Cette lettre dominicale s’adresse t-elle à moi-même ou à cette part de toi que tu n’as pas encore soumise au feu roulant des questions ?
Question rhétorique…


Nouvelle lettre de ma tante Jeanne

12 juillet 1981
Développement du précuneus

Une lettre ne devant plus se refermer sans le passage de mes livres lus au cours de la semaine.

La voie cruelle 
Ella Maillart
Édition Voyageurs Payot
Dépôt légal : MARS 1989
Page370

Puissent ces pages m’aider à me rappeler que c’est seulement en exigeant tout que nous pouvons espérer obtenir Ce sans quoi, disions-nous, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.

Trivandrum, 1945.
Chandolin, 1948.

Lu et déposé dans une boite à livres le 07 avril 2026.

Les veilleurs
Vincent Message
Édition du Seuil
Dépôt légal : AOÛT 2009
Page 631
Tout à l’heure, en sortant du musée Borphili et en esquissant quelques pas maladroits sur la place aux pavés inégaux, il a lancé les yeux en l’air. Il a vu le ciel ébahi d’arbres en fleurs. Et au-dessus de l’entrelacs des branches chargées de pétales, l’air qui prend graduellement les couleurs du lointain. Il s’est laissé envahir par ce bleu. Ce n’est pas la nuance exacte, mais il saura s’en contenter.
Lu et déposé dans une boite à livres le 14 avril 2026.

Une lettre ne devant plus se refermer sans une citation personnelle qui vaut parfois mille mots.

Je t’aime : expression de l’idée d’un sentiment que l’on souhaite transmettre à l’autre sans que la compréhension soit identique, en ce qu’elle est intrinsèquement propre à l’individu qui la prononce et qui est perçue tout aussi intrinsèquement différemment par la personne qui l’a réceptionne.