Nous avons appris à optimiser presque tout, sauf ce qui ne consent pas à venir plus vite.
Par Céline
Nicolas — J’ai parfois l’impression que tout ce que je construis finit par devenir une manière d’attendre.
L’Inconnu — Tu dis cela comme si attendre était une activité honteuse.
Nicolas — Elle le devient lorsqu’elle prend trop de place. Il y a une différence entre laisser une possibilité ouverte et organiser sa vie autour de ce qui ne vient pas.
L’Inconnu — Tu parles de Minerve.
Nicolas — Pas seulement. Je pourrais parler d’un lecteur, d’une rencontre, d’un projet qui trouve enfin sa forme, de quelqu’un qui entre dans une pièce et comprend immédiatement pourquoi elle existe. Ce n’est peut-être pas une personne que j’attends. Peut-être que j’attends une confirmation.
L’Inconnu — Voilà qui est moins romantique.
Nicolas — Et probablement plus exact.
L’Inconnu — Qu’aurait-elle à confirmer ?
Nicolas — Que certains choix n’étaient pas absurdes. Que le temps passé à construire quelque chose qui ne ressemble pas à ce qui fonctionne habituellement n’a pas été seulement une manière sophistiquée de m’occuper. Que l’exigence n’était pas une peur déguisée. Que le retrait n’était pas une incapacité à rejoindre les autres.
L’Inconnu — Tu demandes beaucoup à une arrivée.
Nicolas — Je sais.
L’Inconnu — Quelqu’un franchit une porte et se retrouve chargé de valider rétrospectivement plusieurs années de ta vie. J’espère qu’il aura pris un bon petit déjeuner.
Nicolas — Tu pourrais éviter de rendre cela ridicule.
L’Inconnu — Je pourrais. Ce serait moins utile.
Nicolas — Je ne crois pourtant pas attendre quelqu’un pour me sauver.
L’Inconnu — C’est une formule commode. Personne ne dit jamais qu’il attend d’être sauvé. On attend d’être reconnu, compris, choisi, rejoint. Le vocabulaire est meilleur, mais la dépendance peut être la même.
Nicolas — Et inversement, tu pourrais transformer toute attente en pathologie. Ce serait tout aussi commode. Il existe des choses que l’on ne peut pas provoquer. Une rencontre, par exemple. On peut se rendre disponible, créer les circonstances, sortir, écrire, laisser une porte ouverte. Après cela, il faut bien accepter qu’une partie ne nous appartient pas.
L’Inconnu — Je suis d’accord.
Nicolas — C’est inquiétant.
L’Inconnu — Tu préfères lorsque je contredis ?
Nicolas — C’est devenu une habitude.
L’Inconnu — Alors ne t’y habitue pas trop. Tu as raison sur un point essentiel : notre époque confond volontiers ce qui peut être favorisé avec ce qui peut être produit. Elle sait augmenter une probabilité et croit aussitôt avoir inventé la cause.
Nicolas — Tout devient stratégie.
L’Inconnu — Parce qu’une stratégie rassure. Elle permet de croire que tout résultat possède une méthode préalable. Tu veux être lu ? Optimise ton référencement. Rencontrer quelqu’un ? Augmente les occasions. Être aimé ? Travaille ton attractivité. Trouver une idée ? Établis une routine créative. Dormir ? Mesure ton sommeil. Même le repos doit désormais fournir des données permettant de vérifier qu’il s’est correctement reposé.
Nicolas — Tu caricatures un peu.
L’Inconnu — À peine. Le contemporain supporte mal les phénomènes dont le délai n’est pas contractuel.
Nicolas — Parce que nous supportons mal de ne rien pouvoir faire.
L’Inconnu — Voilà. L’attente nous place devant une humiliation discrète : certaines choses importantes ne reconnaissent pas notre compétence.
Nicolas — Pourtant, attendre peut devenir une excuse magnifique pour ne pas vivre.
L’Inconnu — Oui. Et c’est là que ton problème commence réellement.
Nicolas — Je m’en doutais.
L’Inconnu — Tu as créé autour de l’attente une esthétique qui la rend difficile à interroger. Minerve, les seuils, les rendez-vous, les portes laissées ouvertes… tout cela possède une beauté véritable. Mais la beauté ne blanchit pas automatiquement ce qu’elle enveloppe.
Nicolas — Tu penses que je pourrais embellir une immobilité.
L’Inconnu — Je pense que n’importe quel être suffisamment intelligent peut donner une excellente littérature à ses propres évitements.
Nicolas — Cela vaut aussi pour toi.
L’Inconnu — Certainement. La différence est que je n’ai pas de café où rester assis une heure dans l’espoir qu’une inconnue reconnaisse un chevalet en laiton.
Nicolas — Touché.
L’Inconnu — Mais je ne dis pas que tu devrais cesser.
Nicolas — Alors que dis-tu ?
L’Inconnu — Que le rendez-vous devient dangereux seulement s’il commence à contaminer ce qui se passe avant et après lui. Si tu lis réellement ton livre lorsque personne ne vient, le rendez-vous existe. Si tu rencontres le lieu, observes les gens, la ville, l’heure, si cette heure possède une valeur même en l’absence de Minerve, alors tu n’es pas assis dans une salle d’attente.
Nicolas — Et si une partie de moi espère malgré tout ?
L’Inconnu — Heureusement. Sinon ton dispositif serait d’une prétention considérable.
Nicolas — Pourquoi ?
L’Inconnu — Parce que prétendre ne rien attendre d’un rendez-vous conçu précisément pour permettre une rencontre serait une manière très élaborée de mentir.
Nicolas — Donc il faudrait attendre sans faire de l’attente le centre.
L’Inconnu — Je n’ai pas dit cela.
Nicolas — C’est pourtant ce que tu viens de décrire.
L’Inconnu — Non. Tu cherches déjà une règle.
Nicolas — Une distinction, au moins.
L’Inconnu — C’est ton autre habitude : lorsque quelque chose t’échappe, tu essaies d’en faire une architecture.
Nicolas — C’est assez injuste.
L’Inconnu — Mais pas faux.
Nicolas — Pas entièrement.
L’Inconnu — Il n’existe peut-être aucune bonne manière d’attendre. C’est justement ce qui rend l’attente intéressante. On peut être patient par confiance ou par peur. Fidèle ou simplement incapable de renoncer. Disponible ou suspendu. Les mêmes gestes extérieurs peuvent contenir des mouvements intérieurs contraires.
Nicolas — Comment savoir ?
L’Inconnu — Tu ne sauras peut-être pas.
Nicolas — C’est une réponse paresseuse.
L’Inconnu — Non. La réponse paresseuse serait de te donner trois critères.
Nicolas — Cela aurait au moins l’avantage d’être pratique.
L’Inconnu — Voilà précisément comment nous avons commencé cette conversation.
Nicolas — D’accord.
L’Inconnu — Il y a cependant une question que tu peux garder.
Nicolas — Laquelle ?
L’Inconnu — Si ce que tu attends n’arrive jamais, est-ce que ce qui se passe pendant l’attente reste une vie que tu reconnais comme tienne ?
Nicolas — C’est brutal.
L’Inconnu — Pas tellement. Je ne te demande pas si tu serais heureux. Je ne te demande même pas si tu n’aurais aucun regret. Seulement si tu pourrais regarder ce temps sans considérer qu’il a été retenu en otage par une absence.
Nicolas — Je ne sais pas.
L’Inconnu — Tant mieux.
Nicolas — Tu utilises souvent cette réponse quand tu ne veux pas conclure.
L’Inconnu — Et toi, tu utilises souvent les conclusions pour croire qu’une question est terminée.
Nicolas — Celle-ci ne l’est pas.
L’Inconnu — Non.
Nicolas — Je continuerai pourtant certains rendez-vous.
L’Inconnu — Je l’espère.
Nicolas — Après tout ce que tu viens de dire ?
L’Inconnu — Précisément après tout ce que je viens de dire. Le problème n’a jamais été d’attendre.
Nicolas — C’était quoi, alors ?
L’Inconnu — Croire que l’arrivée décidera de la valeur de ce qui l’a précédée.
Nicolas — Et si elle arrive ?
L’Inconnu — Tu découvriras probablement que l’attente ne t’avait préparé à rien.
Nicolas — Ce serait assez drôle.
L’Inconnu — Les choses importantes ont parfois cette politesse.







