Il existe peut-être des choses que l’on abîme dès qu’on les explique trop bien.

Par Céline

Nicolas : Je crois que j’ai passé beaucoup de temps à vouloir qu’Atypikal Life soit compris.

L’Inconnu : Et tu considères cela comme une erreur ?

Nicolas : Je n’en sais rien. Comprendre un projet me paraît légitime. Lorsqu’on construit quelque chose de singulier, on ne peut pas reprocher aux autres de ne pas deviner ce qu’on n’a jamais pris la peine de leur montrer.

L’Inconnu : Montrer n’est pas expliquer.

Nicolas : Tu joues sur les mots.

L’Inconnu : Je joue précisément là où les mots cessent d’être interchangeables.

Nicolas : Très bien. Quelle différence fais-tu ?

L’Inconnu : Montrer consiste à laisser quelqu’un rencontrer une chose. Expliquer consiste souvent à organiser cette rencontre avant qu’elle ait lieu.

Nicolas : Une explication peut éviter un malentendu.

L’Inconnu : Oui.

Nicolas : Tu le dis comme si c’était regrettable.

L’Inconnu : Parce que certains malentendus sont féconds.

Nicolas : C’est une idée confortable lorsqu’on n’a pas à construire un site, présenter un projet, accueillir des auteurs, répondre à des inconnus ou décider de ce qui doit rester et de ce qui doit disparaître.

L’Inconnu : Je n’ai pas dit que l’explication était inutile. Je te demande seulement à partir de quel moment elle devient une inquiétude déguisée.

Nicolas : Une inquiétude de quoi ?

L’Inconnu : De ne pas être reconnu dans ce que tu crois avoir voulu faire.

Nicolas : Je préfère que l’on critique ce que j’ai réellement construit plutôt qu’une caricature.

L’Inconnu : Voilà une exigence raisonnable.

Nicolas : Merci.

L’Inconnu : Et probablement impossible.

Nicolas : Évidemment.

L’Inconnu : Personne ne rencontre une œuvre telle que son auteur l’a pensée. On la rencontre avec ses propres souvenirs, ses impatiences, ses goûts, ses blessures, son vocabulaire, parfois simplement avec une mauvaise journée.

Nicolas : Alors autant ne rien expliquer du tout.

L’Inconnu : Tu transformes toujours rapidement mes nuances en doctrines absurdes.

Nicolas : Cela permet de vérifier leur résistance.

L’Inconnu : Non. Cela te permet surtout d’éviter de rester quelques secondes dans une proposition qui t’agace.

Nicolas : Admettons.

L’Inconnu : Tu expliques parfois Atypikal Life comme on donne les règles d’une maison avant même que l’invité ait retiré son manteau.

Nicolas : Il y a des maisons où c’est nécessaire.

L’Inconnu : Certainement.

Nicolas : Et celle-ci en fait partie.

L’Inconnu : Peut-être. Mais une maison entièrement décrite cesse vite d’être une maison. Elle devient un règlement intérieur.

Nicolas : Je n’ai aucune envie de construire un règlement intérieur.

L’Inconnu : Alors cesse peut-être de vouloir protéger chaque pièce contre une interprétation incorrecte.

Nicolas : Ce n’est pas si simple. Une singularité mal expliquée passe facilement pour une affectation.

L’Inconnu : Et une singularité trop expliquée passe facilement pour une stratégie.

Nicolas : Tu vois bien le problème.

L’Inconnu : Oui. C’est pour cela que je ne cherche pas à le résoudre.

Nicolas : Tu pourrais faire un effort.

L’Inconnu : Pourquoi ?

Nicolas : Parce qu’un dialogue philosophique qui se contente d’identifier les contradictions finit par ressembler à une forme sophistiquée de paresse.

L’Inconnu : Tu préférerais une conclusion ?

Nicolas : Je préférerais que nous avancions.

L’Inconnu : Avancer vers quoi ?

Nicolas : Vers une réponse.

L’Inconnu : Voilà précisément ton problème.

Nicolas : Évidemment.

L’Inconnu : Tu considères encore trop souvent la réponse comme la preuve qu’une conversation a servi à quelque chose.

Nicolas : Et toi, tu considères parfois l’irrésolution comme une forme supérieure d’intelligence.

L’Inconnu : Touché.

Nicolas : Nous progressons.

L’Inconnu : Malheureusement.

Nicolas : Revenons au sujet.

L’Inconnu : Je crois que nous y sommes.

Nicolas : Pas complètement.

L’Inconnu : Alors dis-moi ce qui te gêne vraiment.

Nicolas : L’idée qu’un projet auquel je consacre autant de soin puisse être parcouru trop vite.

L’Inconnu : Voilà.

Nicolas : Voilà quoi ?

L’Inconnu : Tu ne veux pas seulement être compris. Tu veux être lu à la bonne vitesse.

Nicolas : Probablement.

L’Inconnu : Et regardé avec la bonne attention.

Nicolas : Oui.

L’Inconnu : Et interprété avec suffisamment de finesse.

Nicolas : Est-ce un crime ?

L’Inconnu : Non. C’est un désir.

Nicolas : Tu prononces ce mot comme s’il était plus embarrassant.

L’Inconnu : Parce qu’une exigence intellectuelle se défend facilement. Un désir, beaucoup moins.

Nicolas : Je peux parfaitement assumer le désir d’être compris.

L’Inconnu : Je n’en suis pas certain.

Nicolas : Pourquoi ?

L’Inconnu : Parce que tu préfères parfois transformer ce désir en critère de sélection. Celui qui comprend devient intéressant. Celui qui passe trop vite devient superficiel. Celui qui reste devient une présence. Celui qui part confirme qu’il n’avait probablement rien à faire là.

Nicolas : Tu trouves cela injuste ?

L’Inconnu : Parfois.

Nicolas : Et parfois ?

L’Inconnu : Parfois c’est exact.

Nicolas : Ce qui complique un peu ton procès.

L’Inconnu : Je ne fais pas ton procès.

Nicolas : Tu as tout de même apporté les pièces du dossier.

L’Inconnu : Parce qu’il existe une différence entre protéger la cohérence d’un lieu et demander secrètement à ceux qui le visitent de prouver qu’ils méritent d’y entrer.

Nicolas : Je n’ai jamais pensé cela ainsi.

L’Inconnu : Je sais.

Nicolas : C’est précisément ce qui est agaçant avec toi.

L’Inconnu : Je pourrais te dire seulement ce que tu sais déjà.

Nicolas : Tu serais plus reposant.

L’Inconnu : Et parfaitement inutile.

Nicolas : Peut-être que tout projet singulier fabrique progressivement son propre examen d’entrée.

L’Inconnu : Oui.

Nicolas : Même lorsqu’il prétend ne pas le faire.

L’Inconnu : Surtout lorsqu’il prétend ne pas le faire.

Nicolas : Parce qu’il faut tout de même choisir.

L’Inconnu : Bien sûr.

Nicolas : Choisir ce qui entre, ce qui reste, ce qui correspond, ce qui détonne.

L’Inconnu : Le problème n’est pas le choix.

Nicolas : C’est quoi alors ?

L’Inconnu : Le récit moral que l’on construit parfois autour du choix.

Nicolas : Explique.

L’Inconnu : Tu peux préférer certaines personnes, certaines œuvres, certaines conversations, certains rythmes. Tu peux même refuser ce qui t’ennuie. Il n’est pas nécessaire pour autant de conclure que ce que tu refuses est inférieur.

Nicolas : Je ne le conclus pas toujours.

L’Inconnu : Non.

Nicolas : Mais parfois.

L’Inconnu : Oui.

Nicolas : Cela me semble humain.

L’Inconnu : C’est une défense assez faible.

Nicolas : Je sais.

L’Inconnu : Tu n’as pas besoin d’avoir raison pour avoir des préférences.

Nicolas : Cette phrase est presque dangereuse.

L’Inconnu : Elle est surtout libératrice.

Nicolas : Pourquoi ?

L’Inconnu : Parce qu’elle t’éviterait de devoir transformer chaque choix esthétique en jugement sur le monde.

Nicolas : Tu veux dire que je pourrais simplement dire : « Je n’aime pas » ?

L’Inconnu : Parfois, oui.

Nicolas : C’est terriblement court.

L’Inconnu : Tu survivras.

Nicolas : Je ne garantis rien.

L’Inconnu : Et Atypikal Life non plus n’a peut-être pas besoin d’être entièrement justifié.

Nicolas : Là, je te suis davantage.

L’Inconnu : Un lieu peut avoir ses portes, ses obsessions, ses exigences et ses étrangetés sans produire constamment le traité philosophique de sa propre existence.

Nicolas : Mais il faut bien permettre aux nouveaux venus de comprendre où ils arrivent.

L’Inconnu : Oui. Une lampe suffit parfois. Tu veux installer un plan d’évacuation, une cartographie symbolique, trois notes de bas de page et une conférence inaugurale.

Nicolas : Tu exagères.

L’Inconnu : Évidemment.

Nicolas : Je trouve néanmoins ton idée intéressante.

L’Inconnu : Laquelle ?

Nicolas : Qu’un projet puisse être suffisamment clair pour être habitable sans devenir entièrement explicable.

L’Inconnu : Cela vaut aussi pour les êtres.

Nicolas : Je savais que nous finirions par quitter Atypikal Life.

L’Inconnu : Nous ne l’avons jamais vraiment quitté.

Nicolas : Tu crois que le désir d’expliquer le projet ressemble au désir d’être soi-même compris ?

L’Inconnu : Je crois que tu poses la question parce que tu connais déjà la réponse.

Nicolas : Je la soupçonne.

L’Inconnu : Ce n’est pas la même chose.

Nicolas : Il y a quelque chose d’assez humiliant dans le désir d’être compris.

L’Inconnu : Pourquoi humiliant ?

Nicolas : Parce qu’il nous rend dépendants du regard de quelqu’un d’autre.

L’Inconnu : Tu préférerais n’avoir besoin de personne ?

Nicolas : Ce serait plus simple.

L’Inconnu : Ce serait surtout plus pauvre.

Nicolas : Tu viens donc de défendre le besoin des autres.

L’Inconnu : Ne le répète pas.

Nicolas : Je pourrais en faire le titre.

L’Inconnu : Je quitterais immédiatement cette conversation.

Nicolas : Je plaisante.

L’Inconnu : Tu vois que tu en es capable.

Nicolas : Rarement.

L’Inconnu : Assez pour ne pas en faire une rubrique.

Nicolas : Le désir d’être compris ne me gêne peut-être pas autant que l’idée de devoir me rendre compréhensible.

L’Inconnu : Voilà une différence plus intéressante.

Nicolas : Parce que se rendre compréhensible suppose parfois de simplifier ce que l’on est.

L’Inconnu : Ou de le traduire.

Nicolas : Toute traduction perd quelque chose.

L’Inconnu : Et gagne parfois un lecteur.

Nicolas : Tu défends maintenant la simplification ?

L’Inconnu : Je défends le prix des choses.

Nicolas : C’est-à-dire ?

L’Inconnu : Tu veux souvent les bénéfices sans la perte. Être compris sans te simplifier. Être libre sans être mal interprété. Être singulier sans être isolé. Être exigeant sans exclure injustement. Créer un lieu très personnel qui soit pourtant immédiatement lisible par ceux qui y arrivent.

Nicolas : Vu ainsi, cela semble légèrement ambitieux.

L’Inconnu : Légèrement.

Nicolas : Et quelle concession faudrait-il faire ?

L’Inconnu : Je n’en sais rien.

Nicolas : Encore.

L’Inconnu : Oui.

Nicolas : Tu refuses vraiment de conclure aujourd’hui.

L’Inconnu : Je pourrais conclure. Je doute simplement que ce soit honnête.

Nicolas : Alors ne le fais pas.

L’Inconnu : Tu apprends.

Nicolas : N’exagérons rien.

L’Inconnu : Que vas-tu faire de tout cela ?

Nicolas : Probablement continuer à expliquer certaines choses.

L’Inconnu : Je m’en doutais.

Nicolas : Mais peut-être laisser davantage de portes sans pancarte.

L’Inconnu : Tu vois. Tu conclus quand même.

Nicolas : Non.

L’Inconnu : Pourquoi ?

Nicolas : Parce que je ne sais pas encore lesquelles.

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