Ce que nous protégeons finit parfois par nous interdire d’y vivre

Par Céline

Nicolas — J’ai parfois l’impression qu’un lieu commence réellement à exister lorsqu’il devient difficile d’y entrer.

L’Inconnu — Tu confonds peut-être l’existence avec la rareté.

Nicolas — Je parle plutôt de résistance. Tout ce qui est immédiatement accessible finit par être consommé de la même manière : rapidement, distraitement, sans conséquence. Un lieu qui exige quelque chose de celui qui entre possède davantage de chances d’être habité autrement.

L’Inconnu — Et qu’exiges-tu exactement ?

Nicolas — De l’attention. De la curiosité. Une certaine disposition à ne pas vouloir tout comprendre immédiatement. Peut-être aussi la capacité de rester devant une porte sans considérer qu’elle nous doit de s’ouvrir.

L’Inconnu — Voilà une très belle définition d’un seuil. Elle devient moins belle lorsqu’on découvre que celui qui a construit la maison possède toutes les clés.

Nicolas — Tu penses que je triche.

L’Inconnu — Je pense que celui qui célèbre le mystère depuis l’intérieur d’une maison dont il connaît les plans devrait conserver un léger soupçon envers son propre enthousiasme. Pour le visiteur, le labyrinthe est une expérience. Pour l’architecte, c’est un dessin.

Nicolas — Je ne connais pas nécessairement tout ce qui peut arriver dans les pièces.

L’Inconnu — Heureusement. Sinon tu aurais construit un musée de toi-même.

Nicolas — C’est précisément ce que je voudrais éviter.

L’Inconnu — Alors pourquoi cette obsession de l’ordre ?

Nicolas — Parce que le désordre ne produit pas spontanément de la liberté. On romantise beaucoup le chaos lorsqu’on n’a pas à vivre dedans. Une bibliothèque dans laquelle personne ne sait où sont les livres n’est pas plus libre qu’une bibliothèque classée. Elle est simplement mal rangée.

L’Inconnu — Tu ranges donc pour permettre l’imprévu.

Nicolas — Cela semble contradictoire ?

L’Inconnu — Non. Mais la contradiction commence lorsque l’organisation destinée à accueillir l’imprévu devient si précise qu’elle décide à l’avance de la forme sous laquelle l’imprévu sera autorisé à apparaître.

Nicolas — Donne-moi un exemple.

L’Inconnu — Tu crées une porte pour la rencontre. Tu définis le lieu, l’heure, le signe, l’esprit, les textes qui permettent de comprendre ce qui se joue. Puis tu dis : maintenant, que l’inattendu advienne.

Nicolas — Il faut bien un cadre.

L’Inconnu — Naturellement. Même une fenêtre possède un cadre. Le problème commence seulement lorsqu’on se met à croire que le paysage lui appartient.

Nicolas — Tu parles du Rendez-vous de Minerve.

L’Inconnu — Entre autres. Mais Minerve n’est qu’un révélateur particulièrement élégant de quelque chose de plus vaste chez toi. Tu sembles vouloir préparer avec beaucoup de soin les conditions permettant à ce qui ne dépend pas de toi de survenir.

Nicolas — Et tu y vois un problème ?

L’Inconnu — J’y vois une tension. Un problème réclamerait une solution. Une tension peut être beaucoup plus féconde à condition de ne pas chercher immédiatement à la résoudre.

Nicolas — Laquelle ?

L’Inconnu — Tu veux être surpris, mais tu détestes être pris au dépourvu.

Nicolas — Ce n’est pas exactement la même chose.

L’Inconnu — Justement.

Nicolas — Être surpris suppose qu’une chose inattendue arrive. Être pris au dépourvu suppose que je ne sois pas en mesure de l’accueillir.

L’Inconnu — Voilà. Et toute ton architecture pourrait être comprise comme une gigantesque préparation à l’imprévisible. Tu disposes les fauteuils avant de savoir qui viendra s’y asseoir.

Nicolas — Je trouve cela plutôt hospitalier.

L’Inconnu — Cela l’est. Jusqu’au jour où quelqu’un déplace le fauteuil.

Nicolas — Pourquoi le déplacerait-il ?

L’Inconnu — Merci.

Nicolas — C’était un piège assez grossier.

L’Inconnu — Les meilleurs pièges n’ont pas besoin d’être subtils lorsque nous marchons volontairement dedans.

Nicolas — Je pourrais accepter qu’on déplace le fauteuil.

L’Inconnu — Je n’en doute pas. Après une courte expertise sur la pertinence esthétique du nouvel emplacement.

Nicolas — Tu me caricatures.

L’Inconnu — Un peu. La caricature possède cette utilité de rendre visible ce que la politesse maintient dans les demi-teintes. Mais je ne crois pas que ton goût de l’organisation soit le véritable sujet.

Nicolas — Quel est-il ?

L’Inconnu — La possibilité que ce que tu cherches ne corresponde pas à ce que tu as préparé pour le reconnaître.

Nicolas — C’est-à-dire ?

L’Inconnu — Nous fabriquons tous des critères. Pour les livres, les œuvres, les amitiés, les conversations, les êtres que nous désirons rencontrer. Avec l’âge, ces critères deviennent souvent plus précis parce que nous connaissons mieux ce que nous ne voulons plus. C’est généralement présenté comme une victoire de la maturité.

Nicolas — Et tu n’y crois pas ?

L’Inconnu — J’y crois suffisamment pour m’en méfier. Savoir ce que l’on ne veut plus évite beaucoup de temps perdu. Cela peut également éliminer ce que nous n’aurions jamais pensé vouloir.

Nicolas — Il faudrait donc renoncer à ses exigences ?

L’Inconnu — Certainement pas. Ce serait remplacer une prison exigeante par une gare ouverte à tous les courants d’air. Je te demande seulement si tes exigences savent encore être contredites par le réel.

Nicolas — Je crois que oui.

L’Inconnu — Tu crois ?

Nicolas — Je ne peux pas le savoir avant que cela arrive.

L’Inconnu — Nous avançons.

Nicolas — Tu as une manière particulièrement agaçante de considérer une hésitation comme une victoire.

L’Inconnu — Parce qu’une hésitation véritable vaut souvent mieux qu’une certitude empruntée. Mais revenons à ta maison. Imaginons une pièce que tu aurais préparée depuis longtemps. Tu as choisi les livres, la lumière, la musique, les objets. Tu sais pourquoi elle existe. Un jour quelqu’un entre et te dit : « Cette pièce ne sert pas à ce que tu crois. »

Nicolas — Sur quelle autorité ?

L’Inconnu — Aucune. C’est précisément ce qui rend la situation intéressante.

Nicolas — Je l’écouterais.

L’Inconnu — Jusqu’au bout ?

Nicolas — Si ce qu’elle dit mérite d’être entendu.

L’Inconnu — Voilà le gardien revenu.

Nicolas — Il faut bien décider ce qui mérite notre attention.

L’Inconnu — Oui. Mais remarque la boucle : tu veux rencontrer ce qui pourrait déplacer tes certitudes tout en conservant la prérogative de décider, avec tes certitudes actuelles, ce qui mérite suffisamment d’attention pour pouvoir les déplacer.

Nicolas — Il n’existe aucune sortie logique à ce que tu décris.

L’Inconnu — Je sais.

Nicolas — Alors à quoi sert cette conversation ?

L’Inconnu — À ne pas chercher de sortie.

Nicolas — C’est confortable.

L’Inconnu — Beaucoup moins qu’une solution.

Nicolas — Tu voudrais que je laisse une pièce sans fonction.

L’Inconnu — Peut-être. Une pièce dont tu ne saurais pas encore ce qu’elle doit devenir. Pas un espace « dédié à l’inattendu », surtout. Ce serait encore une étiquette sur la porte. Une véritable pièce inutile.

Nicolas — Dans une maison imaginaire ?

L’Inconnu — Tu vois comme tu cherches immédiatement l’endroit où la construire.

Nicolas — C’est assez naturel.

L’Inconnu — C’est très toi.

Nicolas — Et si je ne construis rien ?

L’Inconnu — Alors peut-être existe-t-elle déjà.

Nicolas — Où ?

L’Inconnu — Dans tout ce que tu n’as pas encore réussi à faire entrer dans Atypikal Life.

Nicolas — Il y a beaucoup de choses que je ne souhaite pas y faire entrer.

L’Inconnu — Je ne parle pas d’elles. Je parle de celles devant lesquelles tu hésites parce qu’elles ne ressemblent à aucune porte existante.

Nicolas — Il faudrait leur en créer une.

L’Inconnu — Ou cesser de fabriquer des portes.

Nicolas — Et les laisser où ?

L’Inconnu — Là.

Nicolas — Ce n’est pas une réponse.

L’Inconnu — Non. Et tu remarqueras que la maison tient encore debout.

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