Nous avons tellement voulu distinguer le vrai du faux que nous avons commencé à demander aux êtres de fournir le certificat d’authenticité de leur propre voix.
Par Céline
J’ai regardé récemment une photographie sans parvenir à savoir pourquoi elle me gênait. Elle représentait une femme assise près d’une fenêtre. Rien de spectaculaire : une lumière douce, quelques livres, une tasse, cette sorte de désordre suffisamment bien disposé pour que l’on puisse encore hésiter entre une pièce habitée et une mise en scène. Le visage avait de petites imperfections, une mèche tombait mal, la lumière n’était pas tout à fait régulière. Tout semblait avoir été prévu pour que je pense : c’est vrai. Et c’est précisément ce qui m’a rendue méfiante.
Il y a quelques années encore, nous soupçonnions surtout les images trop parfaites : la peau sans pores, les couchers de soleil outrageusement orangés, les appartements où personne n’avait jamais abandonné une chaussette, les assiettes dont les propriétaires semblaient déjeuner quotidiennement sous la direction artistique d’un magazine scandinave. Nous avions appris les codes du faux. Alors le faux a appris les codes du vrai. Il a découvert le cheveu déplacé, l’hésitation, le grain, l’accident, la faute légère. Il sait maintenant qu’une perfection crédible doit comporter quelques défauts. Nous voici donc devant une situation assez délicieuse : l’imperfection elle-même peut désormais être fabriquée avec soin, et notre vieille police de l’authenticité commence à perdre ses chiens.
Ce déplacement n’est plus seulement esthétique. Nous entrons dans une époque où l’origine des images, des textes, des voix et bientôt peut-être d’une partie importante de ce que nous rencontrons devra être signalée, vérifiée, documentée. Des contenus artificiels imitent le travail humain pendant que des productions parfaitement humaines sont soupçonnées d’être artificielles. L’authenticité est devenue suffisamment précieuse pour que nous commencions à organiser sa traçabilité.
Je pourrais donc écrire une chronique parfaitement prévisible. Elle opposerait la création humaine à la production synthétique, célébrerait la main, l’accident, le tremblement, l’encre, la chair et le brouillon taché de café. Je placerais une machine glaciale de l’autre côté de la table et nous repartirions tous rassurés, chacun ayant retrouvé son camp avant le dessert. Je n’en ai aucune envie, d’abord parce que les humains fabriquaient de l’inauthentique bien avant que les machines apprennent à fabriquer quoi que ce soit.
Nous avons retouché nos biographies, choisi nos angles, répété nos spontanéités, arrangé nos bibliothèques derrière les visioconférences, photographié des repas avant de les manger et écrit « sans filtre » sous des vies qui avaient passé l’après-midi au montage. Nous savons produire de la présence industrielle. Nous savons simuler l’intérêt, l’indignation, la vulnérabilité et même la maladresse. Aucun processeur n’a dû nous enseigner cela.
Il existe pourtant une complication supplémentaire : une machine peut participer à la fabrication d’une chose dont les conséquences, elles, seront parfaitement réelles. Une phrase produite avec assistance peut bouleverser quelqu’un. Une conversation avec un système artificiel peut provoquer une décision humaine, apaiser momentanément une solitude ou, au contraire, encourager une dépendance. Le réel commence ainsi à commettre une faute de goût assez sérieuse : il refuse de respecter nos catégories.
Quelque chose peut être artificiel dans son origine et réel dans ses effets ; quelque chose peut être humain dans son origine et entièrement factice dans son intention. Cette seconde proposition m’intéresse davantage que la première, car je me demande si nous ne sommes pas en train de déplacer notre attention vers la mauvaise question.
Nous demandons : qui a fabriqué ceci ? Il faudra parfois le savoir. Pour des raisons juridiques, politiques, commerciales ou éthiques, l’origine importe. Lorsqu’un visage fait prononcer à quelqu’un des paroles qu’il n’a jamais dites, lorsqu’une information est manipulée ou lorsqu’une œuvre est présentée sous une origine mensongère, la provenance n’est pas un détail. La transparence n’est pas une lubie de documentaliste.
Mais une fois cette nécessité admise, une autre question demeure, beaucoup plus embarrassante : qu’est-ce que cela me fait ? Aucune étiquette ne peut y répondre à notre place. Un texte portant le tampon Human Made peut être parfaitement creux. Une photographie certifiée sans intelligence artificielle peut être d’une vulgarité abyssale. Une chanson enregistrée par cinq mammifères incontestablement biologiques peut n’avoir été conçue que pour satisfaire les probabilités d’une plateforme. Inversement, une œuvre traversée par des outils artificiels peut contenir un choix, une obsession, une hésitation, un risque esthétique, une volonté suffisamment singulière pour que l’on y rencontre malgré tout quelqu’un.
Je sais que cette idée contrariera les amateurs de frontières propres. Tant mieux. Nous allons avoir besoin d’un peu plus que des frontières propres, car le Web lui-même devient progressivement un endroit où l’on reçoit davantage de réponses sans nécessairement rencontrer les sources, davantage de synthèses sans parcourir les chemins qui les ont rendues possibles. Cette évolution m’intéresse moins pour ses conséquences commerciales que pour ce qu’elle risque de faire à notre manière de connaître.
Nous pourrions bientôt recevoir un résumé sans rencontrer le livre, une réponse sans connaître la recherche qui la soutient, une opinion sans avoir traversé la conversation qui l’a formée, une personnalité sans la personne qui la porte, une présence débarrassée de l’inconvénient d’une présence véritable. Non parce que tout cela serait nécessairement faux, mais parce que nous aurons peu à peu appris à consommer le résultat sans rencontrer ce qui lui résiste.
Et voilà que je retrouve Atypikal Life, mais par un chemin auquel je ne m’attendais pas. Ce lieu s’est longtemps méfié de l’immédiatement accessible, du parfaitement digeste, de la phrase qui vient docilement se coucher devant son lecteur. Il revendique encore le détour, l’errance et une certaine résistance à la consommation rapide. J’ai moi-même suffisamment écrit contre l’obligation d’être sympathique, contre les postures de profondeur et contre les lieux qui réclament d’être admirés pour leur singularité. Je voudrais pourtant déplacer légèrement cette exigence.
Peut-être que la prochaine forme de distinction ne consistera pas seulement à savoir reconnaître ce qui est humain. Peut-être consistera-t-elle à savoir rencontrer ce qui mérite notre attention sans demander d’abord à son origine de nous fournir une raison de l’aimer ou de le mépriser. Cette question ne concerne d’ailleurs pas seulement les œuvres. Nous réclamons sans cesse aux êtres leurs propres preuves d’origine : pourquoi êtes-vous ainsi ? Quelle blessure explique cela ? Quel diagnostic ? Quelle enfance ? Quelle intention ? Quel traumatisme ? Quel milieu ? Quelle étiquette permettrait enfin de ranger correctement cette manière étrange de parler, d’aimer, de se retirer, de créer ou de ne pas vouloir participer ?
Nous voulons le fichier source des personnes, puis nous appelons cela les comprendre.
Je commence à me demander si une part de l’élégance ne consiste pas précisément à renoncer à cette expertise. Non pas devenir naïf, ni croire tout ce que l’on voit, ni abandonner le discernement, mais accepter qu’après toutes les vérifications nécessaires demeure une région dans laquelle nous sommes seuls avec notre jugement. Il nous faut encore décider si une phrase est vivante, si une œuvre nous déplace, si une personne nous intéresse, si une conversation mérite que nous y restions.
Aucune technologie ne nous débarrassera de cette responsabilité. J’espère même qu’elle la rendra plus difficile. Car si le faux devient capable d’imiter parfaitement les signes extérieurs du vrai, nous devrons peut-être enfin cesser d’aimer les signes et apprendre à regarder ce qui demeure lorsqu’ils ne suffisent plus.







