Parce que tout ce qui sourit n’accueille pas, et tout ce qui résiste ne méprise pas.

Par Céline

Il existe une forme de vulgarité moderne qui ne dit jamais son nom. Elle ne hurle pas. Elle ne crache pas. Elle ne renverse pas les tables. Elle sourit. Elle sourit beaucoup. Elle sourit avec cette insistance molle de ceux qui veulent que tout soit immédiatement agréable, immédiatement accessible, immédiatement digeste. Elle porte parfois des mots aimables, des intentions lisses, des phrases sans angles, des regards qui cherchent l’approbation avant même d’avoir formulé une pensée.

C’est la tyrannie du sympathique. Cette injonction contemporaine à paraître ouvert, simple, disponible, léger, positif, accueillant, soluble dans la conversation ordinaire. Il faudrait être aimable avant d’être juste. Facile avant d’être profond. Souriant avant d’être vrai. Il faudrait ne jamais troubler. Ne jamais ralentir. Ne jamais faire sentir à l’autre qu’il arrive peut-être sans avoir pris la peine de se préparer.

L’époque aime les lieux où l’on entre comme dans une boutique climatisée : porte automatique, lumière blanche, musique neutre, personnel souriant, phrase d’accueil préfabriquée. Elle aime les êtres pareils. Des êtres à portes coulissantes. On s’approche, ils s’ouvrent. On repart, ils se referment. Aucune trace. Aucun seuil. Aucune conséquence. Tout est fluide. Tout est plaisant. Tout est mort. Car le sympathique, lorsqu’il devient une obligation sociale, n’est plus une qualité humaine. C’est une anesthésie.

Il sert à ne pas voir. À ne pas entendre. À ne pas heurter. À ne pas choisir. Il sert surtout à éviter cette question désagréable : méritons-nous vraiment l’accès à ce que nous demandons ?

Atypikal Life n’est pas sympathique. Qu’on se rassure : cela ne signifie pas qu’il soit hostile. L’hostilité est une posture grossière. Elle appartient aux petits tribunaux intérieurs, aux esprits rancis, aux gens qui confondent la dureté avec la hauteur. Non. Atypikal Life n’est pas hostile. Il est exigeant.

Et l’exigence a mauvaise réputation dans les sociétés qui ont remplacé la distinction par l’inclusion automatique. On y confond toute forme de sélection avec du mépris. Toute retenue avec de l’arrogance. Toute densité avec de l’obscurité volontaire. Toute solitude avec une pathologie à traiter. Mais il faut bien que quelqu’un le dise, puisque les murs eux-mêmes semblent fatigués de l’évidence : tout n’a pas vocation à être immédiatement offert à tout le monde. Une pensée n’est pas un plateau de petits fours. Une phrase n’est pas une sucette distribuée à la sortie d’un manège. Un monde intérieur n’est pas un hall de gare traversé par des gens qui regardent déjà leur montre. Il y a des espaces qui demandent autre chose qu’une curiosité de surface. Un peu de silence. Un peu de lenteur. Un peu de tenue. Un peu de faim véritable.

La tyrannie du sympathique voudrait nous faire croire que la rencontre commence par l’abolition de toute résistance. C’est faux. La rencontre commence souvent par une résistance. Non pas celle qui repousse pour dominer, mais celle qui oblige à se présenter autrement. À retirer quelques automatismes. À ne plus venir les mains pleines de réflexes, de demandes, de bavardages, de familiarités prémâchées. Une porte digne de ce nom ne s’ouvre pas parce qu’on l’a poussée. Elle s’ouvre parce que quelque chose, en celui qui approche, a compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’entrer. Il s’agissait d’être capable de demeurer. Et demeurer demande davantage que de l’enthousiasme. L’enthousiasme est parfois une mousse. Il gonfle vite. Il retombe plus vite encore. Ce qui demeure relève d’une autre substance. L’attention. La patience. La capacité à ne pas consommer ce que l’on prétend aimer. La pudeur devant ce qui nous dépasse. Le courage d’être déplacé par une phrase au lieu de l’aplatir immédiatement sous une opinion.

Car c’est aussi cela, le sympathique contemporain : une manière élégante de neutraliser tout ce qui pourrait nous transformer. On dit : “C’est intéressant.” Puis l’on passe à autre chose. On dit : “J’aime beaucoup.” Puis l’on n’y revient jamais. On dit : “C’est inspirant.” Et la formule, comme toutes les formules trop employées, enterre plus qu’elle ne révèle. L’inspiration est devenue le petit parfum des consciences qui ne veulent pas travailler.

On veut être touché sans être atteint. Ému sans être dérangé. Séduit sans être requis. On veut des textes profonds, mais pas trop longs. Des vérités fortes, mais pas trop blessantes. Des univers singuliers, mais avec une signalétique claire, des boutons visibles, des explications courtes, un résumé, une traduction, une version douce, une version mobile, une version pour ceux qui n’ont pas le temps, une version pour ceux qui n’ont pas l’envie, une version pour ceux qui ne sont pas venus. À force de vouloir tout rendre accessible, on finit par rendre tout insignifiant. L’accessibilité n’est noble que lorsqu’elle permet d’entrer dans une exigence. Elle devient vulgaire lorsqu’elle supprime l’exigence pour ne conserver qu’un passage. Un passage vers quoi ? Vers rien. Vers cette grande plaine numérique où tout le monde peut tout voir, tout commenter, tout effleurer, tout oublier.

Il faudrait donc être sympathique pour ne pas faire obstacle. Mais l’obstacle est parfois la dernière forme de respect. Il dit : tu ne peux pas traverser ceci distraitement. Tu ne peux pas venir ici comme tu viens ailleurs. Tu ne peux pas poser tes chaussures pleines de bruit sur un tapis qui fut tissé dans la lenteur. L’obstacle n’humilie pas. Il éduque. Il rappelle que certaines choses ne se donnent pas à celui qui réclame, mais à celui qui se rend disponible. Ce n’est pas la même chose. Réclamer, c’est vouloir que le monde se baisse. Se rendre disponible, c’est accepter de monter.

La tyrannie du sympathique déteste cette verticalité. Elle préfère les surfaces horizontales, les tables rondes, les avis partagés, les sourires de réunion, les formulations inclusives qui finissent par n’exclure qu’une seule chose : la possibilité d’une pensée véritablement distincte. Elle veut des lieux sans gardien. Des textes sans seuil. Des auteurs sans tempérament. Des lecteurs sans engagement. Des rencontres sans risque. Elle veut la vie sans morsure. Mais une vie sans morsure n’est pas une vie pacifiée. C’est une vie édentée. Je n’ai jamais eu beaucoup de tendresse pour les mondes édentés. Ils mâchonnent l’existence avec application, mais ne déchirent jamais rien. Ils avalent des fragments de beauté sans même s’apercevoir qu’il aurait fallu d’abord les regarder. Ils parlent d’humanité, mais ne savent plus reconnaître une présence. Ils aiment les grandes causes, les petites émotions, les jolies phrases, les communautés visibles, les élans partagés, les appartenances sans profondeur.

Ils aiment tout ce qui les confirme. Voilà peut-être le vrai crime de la tyrannie du sympathique : elle fabrique des êtres confirmés. Jamais inquiétés. Jamais déplacés. Jamais remis en cause dans leur manière d’aimer, de lire, de parler, d’entrer, de repartir. Elle fabrique des passants persuadés d’être des présences. Or une présence ne se contente pas de passer. Elle laisse quelque chose. Elle reçoit quelque chose. Elle accepte que la rencontre ait un prix. Pas un prix monétaire. Le monde a déjà suffisamment souillé les choses avec ses additions. Un prix intérieur. Renoncer à venir trop vite. Renoncer à comprendre trop tôt. Renoncer à plaire immédiatement. Renoncer à cette petite comédie du naturel qui n’est souvent qu’une paresse bien habillée.

Il faut parfois être moins sympathique pour devenir plus vrai. Moins souple. Moins immédiatement rassurant. Moins disponible aux appels sans substance. Il faut parfois laisser apparaître une arête. Une phrase qui ne demande pas pardon. Un silence qui ne se justifie pas. Une porte qui ne s’excuse pas d’être fermée. Ce n’est pas de la froideur. C’est une forme supérieure de considération. Car celui que l’on respecte vraiment, on ne le flatte pas avec des facilités. On ne lui sert pas un monde prémâché pour qu’il n’ait pas à faire usage de ses dents. On ne lui retire pas l’escalier sous prétexte de lui éviter l’effort.

On lui dit simplement : voici le seuil. Voici la hauteur. Voici la phrase. Voici le lieu. Maintenant, viens si tu viens vraiment. Et si tu ne viens pas, le lieu ne s’effondrera pas. Il continuera sans toi. C’est peut-être cela que beaucoup ne supportent pas. Les lieux qui n’ont pas besoin d’eux. Les œuvres qui ne mendient pas leur regard. Les présences qui ne cherchent pas à être validées par leur passage.

Nous avons tellement habitué les gens à être courtisés, suivis, relancés, notifiés, cajolés, que le simple fait de ne pas les attendre devient presque une insulte. Pourtant, ne pas attendre n’est pas mépriser. C’est préserver. Préserver ce qui ne doit pas être dilapidé dans la première main tendue. Préserver la densité contre le bavardage. Préserver la solitude contre l’occupation. Préserver l’exigence contre l’accueil automatique. Préserver la beauté contre le commentaire sympathique.

Un monde qui veut survivre doit parfois refuser d’être agréable. Il doit accepter d’être mal compris par ceux qui ne savent lire que les enseignes lumineuses. Il doit supporter d’être jugé hautain par les amateurs de plain-pied. Il doit consentir à perdre ceux qui n’auraient fait que passer en laissant derrière eux cette poussière particulière des présences inachevées. Atypikal Life n’est pas là pour sourire au passant. Il est là pour reconnaître celui qui s’arrête. Ce n’est pas la même civilisation.

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Atypikal
Minerve
Céline
Le Cercle

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