Ou comment l’époque ne sait plus aimer ce qui ne sert à rien.
Par Céline
Il y a des mots qui sentent le bureau mal aéré, le tableau Excel ouvert à huit heures du matin, le séminaire de cohésion où des adultes assis sur des chaises pliantes apprennent à devenir plus performants en collant des gommettes sur leurs médiocrités respectives. Le mot utile appartient à cette famille. Il a l’air innocent. Il se présente avec une petite veste propre, un sourire raisonnable, une bonne volonté de voisin serviable. Il ne revendique rien d’excessif. Il ne semble pas brutal. Il ne cogne pas à la porte avec de grands sabots. Il entre presque poliment dans les conversations, comme une évidence.
À quoi cela sert-il ? Voilà sa question préférée. À quoi sert ce livre ? À quoi sert cette phrase ? À quoi sert cette promenade ? À quoi sert cette lenteur ? À quoi sert cette exigence ? À quoi sert cette solitude ? À quoi sert ce détour ? À quoi sert cette beauté ? Et déjà, lorsqu’une telle question est posée, quelque chose d’essentiel a commencé à mourir.
Car l’époque ne demande plus seulement aux objets d’être utiles. Elle le demande aux êtres. Elle veut savoir ce que chacun rapporte, apporte, produit, simplifie, fluidifie, optimise, accélère. Elle ne regarde plus une présence. Elle évalue une fonction. Elle ne rencontre plus une singularité. Elle inspecte une ressource. Un individu doit désormais servir à quelque chose. Être disponible, réactif, lisible, rentable, aimable, adaptable, efficace, émotionnellement pratique. Il doit pouvoir entrer quelque part sans déranger l’agencement général du mobilier humain. Il doit savoir se présenter en quelques lignes, se résumer sans aspérité, se vendre sans trembler, se rendre désirable sans trop réclamer, intelligent sans inquiéter, profond sans ralentir, original sans devenir ingérable. Il doit être utile. C’est-à-dire déjà domestiqué.
La vulgarité de l’utile ne se trouve pas dans l’usage lui-même. Il n’y a rien de méprisable à réparer une chaise, à préparer un repas, à soigner une blessure, à transmettre un savoir, à construire une maison, à tenir une main dans un moment d’effondrement. L’utilité véritable peut être noble lorsqu’elle demeure au service de la vie. Le problème commence lorsque l’utilité devient le tribunal suprême de l’existence. Lorsque tout ce qui ne se justifie pas immédiatement devient suspect. Lorsque la contemplation est prise pour de l’inaction. Lorsque la lenteur est confondue avec de la paresse. Lorsque le silence est interprété comme un vide. Lorsque l’élégance intérieure passe pour une complication. Lorsque la profondeur doit présenter un business plan.
On ne demande pas à une cathédrale à quoi elle sert sans se révéler soi-même un peu inhabitable. On ne demande pas à un poème à quoi il sert sans avouer que l’on a déjà perdu quelque chose. On ne demande pas à une personne rare à quoi elle sert sans indiquer que l’on n’était pas digne de la rencontrer. La beauté, la pensée, l’amour, la solitude, l’attente, la fidélité à soi, la lecture, l’art, la prière silencieuse des êtres qui ne savent pas prier : tout cela ne sert à rien au sens où l’époque l’entend. Et c’est précisément ce qui les rend indispensables.
Car ce qui sert trop vite finit souvent par s’user de la même manière. Ce qui répond immédiatement devient consommable. Ce qui se livre sans résistance devient remplaçable. Ce qui accepte d’être réduit à son efficacité consent déjà à sa propre disparition. L’époque aime les êtres pratiques parce qu’ils ne la contredisent pas. Ils ne demandent pas de recul. Ils ne forcent pas à lever les yeux. Ils ne provoquent aucune inquiétude métaphysique. Ils arrivent, exécutent, rassurent, produisent, repartent. Ils sont fonctionnels. On peut les aimer comme on aime une application bien conçue : tant qu’elle ne bugue pas, tant qu’elle ne réclame pas d’être comprise, tant qu’elle ne devient pas trop humaine.
Mais un être véritable n’est jamais parfaitement fonctionnel. Il résiste. Il déborde. Il hésite. Il contredit. Il disparaît parfois. Il revient différemment. Il possède des pièces fermées. Il a des couloirs où l’on ne circule pas avec des chaussures sales. Il n’offre pas tout. Il ne simplifie pas toujours la vie de ceux qui l’approchent. Et c’est très bien ainsi.
Il faut se méfier des êtres qui ne dérangent jamais rien. Ils ont souvent vendu leur complexité contre une petite paix sociale de mauvaise qualité. Ils savent plaire, s’ajuster, ne pas prendre trop de place, ne pas trop penser devant les autres. Ils deviennent agréables. Ils deviennent faciles. Ils deviennent parfaitement compatibles avec le monde. Quelle catastrophe. Être compatible avec le monde actuel n’a rien d’un accomplissement. C’est parfois même une preuve inquiétante de renoncement intérieur.
Car ce monde ne veut pas tant des êtres libres que des êtres maniables. Il célèbre l’authenticité à condition qu’elle soit présentable. Il applaudit la différence lorsqu’elle peut être intégrée dans une campagne de communication. Il encourage la créativité lorsqu’elle produit du contenu. Il valorise la pensée lorsqu’elle se transforme en slogan partageable. Il tolère la singularité lorsqu’elle reste suffisamment décorative pour ne menacer personne. En somme, il veut des anomalies rentables. Des monstres polis. Des solitudes monétisables. Des esprits libres, mais avec un calendrier éditorial, une stratégie de visibilité, une cohérence de marque et une capacité raisonnable à ne pas faire fuir les gens normaux, cette grande espèce d’eau tiède qui réclame des vagues mais se plaint dès que la mer bouge.
La vulgarité de l’utile est là : dans cette incapacité croissante à accueillir ce qui n’a pas de rendement immédiat. Un texte doit accrocher. Une pensée doit convaincre. Une image doit capturer. Une relation doit apporter. Une conversation doit déboucher. Une rencontre doit mener quelque part. Un silence doit cacher une intention. Une absence doit s’expliquer. Une présence doit se rendre disponible.
Il faut que tout mène à quelque chose. Mais certaines choses ne mènent nulle part. Elles ouvrent. Ce n’est pas pareil. Un livre important ne sert pas. Il fracture. Une rencontre véritable ne sert pas. Elle déplace. Une phrase juste ne sert pas. Elle revient vivre en nous des années plus tard, sans demander la permission. Une œuvre ne sert pas. Elle installe une chambre supplémentaire dans l’esprit. Une solitude profonde ne sert pas. Elle empêche seulement de devenir une foule à soi tout seul.
Ce qui ouvre ne se mesure pas immédiatement. Voilà pourquoi l’époque s’en méfie. Elle préfère ce qui peut être compté. Le nombre de vues, de likes, d’abonnés, de commentaires, de réponses, de ventes, de clics, de lectures terminées, d’interactions, de temps passé, de taux de conversion. L’existence transformée en tableau de bord. La vie réduite à une petite machinerie de preuves.
Même l’intériorité doit produire des statistiques. On ne lit plus seulement. On comptabilise ses lectures. On ne marche plus seulement. On mesure ses pas. On ne dort plus seulement. On analyse son sommeil. On ne pense plus seulement. On publie sa pensée. On ne vit plus seulement. On documente son passage. C’est très moderne. C’est aussi très pauvre.
La pauvreté contemporaine n’est pas seulement matérielle. Elle est symbolique. Elle est dans cette incapacité à laisser certaines choses demeurer sans justification. Elle est dans cette panique devant l’inutile, le gratuit, le lent, le rare, le non immédiatement exploitable. Un être qui ne veut pas être utile devient presque offensant. Parce qu’il échappe au marché invisible des attentes. Il n’est pas là pour rendre service à l’image que les autres se font d’eux-mêmes. Il ne vient pas combler leurs manques à la demande. Il ne répond pas à toutes les convocations affectives, sociales, professionnelles, numériques. Il ne se laisse pas réduire à ce qu’on pourrait tirer de lui.
Il existe. C’est déjà beaucoup. Peut-être même trop pour ceux qui ne savent approcher les êtres qu’en leur assignant une fonction.
Il faudrait réapprendre l’inutile. Non pas comme caprice bourgeois, posture esthétique ou paresse maquillée en profondeur, mais comme espace vital. Comme refus de la réduction. Comme défense de tout ce qui ne peut pas se laisser avaler par les petites mâchoires de la rentabilité. Lire sans publier une citation. Marcher sans destination. Écrire sans promettre d’être compris. Aimer sans transformer l’autre en solution. Penser sans produire immédiatement une opinion. Regarder une œuvre sans la convertir en contenu. Se taire sans préparer une réponse. Habiter une journée sans en extraire quelque chose. Ce sont des gestes minuscules. Presque révolutionnaires, désormais.
L’inutile véritable n’est pas vide. Il est plein de ce que l’utile ne sait pas contenir. Il conserve la lenteur, la grâce, la gratuité, le tremblement, la part non négociable des êtres. Il protège ce qui ne se vend pas, ne s’explique pas trop vite, ne s’offre pas au premier regard venu. Il est l’arrière-pays de l’âme. Et ceux qui n’ont plus d’arrière-pays finissent toujours par vivre comme des zones commerciales. Bien éclairées, bien desservies, parfaitement accessibles. Et totalement inhabitables.
Il n’y a rien de plus triste qu’un être qui a réussi à devenir utile à tout le monde, sauf à sa propre profondeur. On le félicite. On le consulte. On l’appelle. On compte sur lui. On l’intègre partout. On dit qu’il est formidable. Puis, un jour, il s’aperçoit qu’il n’a presque plus de lieu intérieur où revenir. Il a été disponible trop longtemps. Pratique trop souvent. Raisonnable jusqu’à l’effacement. Il a servi. Il a répondu. Il a fonctionné. Il a fonctionné si bien qu’il a disparu derrière son usage.
Il faudrait donc, parfois, devenir inutile. Inutile aux attentes médiocres. Inutile aux conversations sans nécessité. Inutile aux sollicitations qui déguisent leur vide en urgence. Inutile aux gens qui ne cherchent pas une présence, mais un meuble supplémentaire dans leur confort affectif. Inutile aux systèmes qui savent utiliser les vivants sans jamais les rencontrer. Il faudrait redevenir difficile à employer. Non par mépris du monde, mais par fidélité à ce qui, en soi, refuse encore d’être transformé en service.
Ce qui ne sert à rien n’est pas forcément insignifiant. Parfois, c’est même le dernier refuge de ce qui compte vraiment.




