Dimanche 12 juillet 2026

Dominical Day 28

Je t’avais brièvement entretenue, dans la lettre précédente, du ruban de Möbius et de la bouteille de Klein qui symbolisaient le manoir Atypikal Life et ses multiples dimensions.

Ces deux objets mathématiques possèdent cette faculté dérangeante d’abolir les distinctions ordinaires entre l’intérieur et l’extérieur, l’endroit et l’envers, le commencement et la fin et ils conviennent parfaitement à l’édifice Atypikal Life qui ne se laisse jamais parcourir selon une logique linéaire, dont chaque porte peut mener vers une autre partie de lui-même et dans lequel le visiteur peut revenir à son point de départ sans être tout à fait certain d’être demeuré sur la même face de cet univers particulier.

Je crois bâtir Atypikal Life pour accueillir Minerve, mais à mesure que j’en développe l’intérieur qui s’agrandit davantage que la structure extérieure, que j’en dessine les couloirs, que j’ouvre de nouvelles pièces, c’est ce manoir qui me façonne, m’éprouve et m’oblige à devenir celui qui pourrait un jour se tenir devant Minerve sans avoir à rougir de sa propre insuffisance. Cette œuvre, littérairement numérique et inversement, et son bâtisseur sont de moins en moins distincts l’un de l’autre. Ils avancent sur une même surface, sans envers ni endroit définis, et je ne sais déjà plus si je donne une forme au manoir ou s’il me contraint lentement à prendre la sienne.

Je crains parfois qu’Atypikal Life ne m’absorbe complètement au point de n’être plus que le secrétaire particulier de ce lieu, tandis que Nicolas ne deviendrait guère plus qu’une marionnette humaine destinée à satisfaire une ambition démesurée.

De tout ce que je bâtis depuis presque deux années, lettre après lettre, phrase après phrase, mot après mot, et de tout ce qui reste à mettre en œuvre pour parvenir à un édifice complet naît une œuvre que je souhaite toujours plus labyrinthique, au risque de me perdre moi-même à l’intérieur.

Et parfois, je m’interroge sur la viabilité d’un concept qui se forge actuellement avec des podcasts en attendant les prochains développements complémentaires sur lesquels je travaille régulièrement.

Et parfois, cette interrogation trouve sa réponse après une conversation lorsque je suis abordé par une inconnue de quelques années de moins que moi. Une simple conversation composée de huit messages qui s’est déroulée sur quatre jours.

Un premier message m’est adressé. Il est sans âme, mais pour un abordage, il m’arrive de m’accorder sur une certaine forme de bienveillance, même s’il ne m’apporte aucune inspiration pour m’inciter à répondre.

Puis vient un second message plus complet qui est une entrée en matière et qui peut laisser espérer de la culture et un intérêt certain au-delà de la curiosité de surface et auquel, comme de coutume, je réponds sagement comme le ferait un bon élève lors d’un appel du maître de classe qui appelle un élève à monter sur l’estrade devant ses camarades.

Puis arrive un troisième message dont je suis impatient de le découvrir pour me noyer dans un début de littérature d’échange destiné à faire naître, sinon une complicité, a minima de la curiosité mutuelle, mais que je découvre d’une curieuse pauvreté. La forme et le style sont présents, mais cela ne remplace jamais le fond.

Patience Nicolas, il faut laisser du temps au temps… Réponse avec un ton fidèle à ma nature : prolixe. Il faut parfois fournir de la matière pour permettre à son interlocutrice de choisir un angle, une idée, un point de vue, une contradiction…

Le quatrième message poursuit son agonie : il respire de moins en moins, il devient à peine audible. Je ne suis pas un médecin littéraire, encore moins un urgentiste de conversation pour sauver ce qui est en train de mourir. L’abordage n’était pas une erreur de parcours ni une errance due au hasard. Un papillon de nuit est toujours attiré par la lumière d’une ampoule électrique et finira par se brûler les ailes, mais qu’importe.

Il convient dans ces cas-là de toujours orienter ce papillon vers une lumière de moindre intensité ; celle qui brille faiblement au-dessus des troupeaux de gens à l’instinct toujours trop grégaire. Le repousser lentement, mais avec assurance et avec fermeté.

Le cinquième message est resté sans réponse, en ce que la profondeur auparavant espérée de son plancher océanique n’a finalement jamais dépassé la hauteur de mes chevilles, alors que je m’attendais sincèrement à m’enfoncer toujours plus bas dans nos échanges méandresques.
En résumé, huit messages, cinq des siens et trois des miens, peuvent suffire à faire naître une curiosité, à révéler une intelligence, à installer une tension ou à constater qu’une conversation ne devrait parfois jamais commencer.

Une inconnue doit parfois le rester. Dans ce court cas d’étude, elle n’aurait jamais dû quitter son troupeau et je suis bien aise d’avoir pu lui indiquer le chemin du retour.

Cet échange récent ne s’est pas déroulé avec une Inconnue au sens noble du terme, mais avec une personne qui s’est présentée à la porte du manoir par curiosité en raison qu’elle a vue de la lumière.

Elle s’est contentée de glisser un mot dans la boîte aux lettres du manoir, mais en est restée à l’extérieur. Et comme de bien entendu, je suis resté de l’autre côté de la porte qu’il suffisait de pousser.

Atypikal Life ne possède aucun verrou, aucun cadenas, aucun code. Encore faut-il prendre la peine de franchir la porte d’entrée.

Parmi les centaines de millions d’inconnues qui pourraient être Minerve, en voilà une de moins avec certitude. Lorsque la profondeur de l’esprit manque, le physique n’a strictement aucun intérêt.

Il manquait cette profondeur indispensable.

D’aucuns s’exclameraient que je suis trop exigeant, alors que je reste seulement fidèle à ma nature.

On ne regrette jamais une exigence personnelle, une intransigeance envers soi-même lorsque l’on est persuadé d’être engagé dans une voie qui nous correspond.

Je ne suis pas un boutiquier de bazar. Je ne pratique pas le marchandage intellectuel. M’aborder sans bagages, c’est se garantir un volte-face. Une fermeture de rideau. Une disparition aussi soudaine que certaine. La pauvreté intellectuelle est une atrocité que je me refuse à vivre et lorsqu’elle commence par une telle platitude de séduction, je ne m’embarrasse pas de politesse avant de disparaître, car elle ne sera pas davantage comprise qu’un ghosting.

L’adage « mieux vaut être seul que mal accompagné » est sans conteste celui qui me sied le plus.

En ce qui me concerne, qu’importe un célibat qui s’éternise et l’absence de relations éphémères lorsque j’observe le genre humain de ma génération, car j’en perds l’appétit quotidiennement.
L’intellect, c’est comme les abdos ou le sphincter, ça se travaille, mais ça, la masse populaire, ça ne l’intéresse guère, car le gras, c’est la vie !

Afin de ne pas terminer sur cette fausse note, je recevais, une semaine plus tard, un message d’une autre inconnue, toujours de ma génération, concernant un descriptif d’une singulière activité que je proposais et qui était d’une rare simplicité n’exigeant qu’un maximum de quinze minutes de lecture.

« Bonjour trop long a lire, je n’ai pas compris ce que vous proposiez… je vous souhaite une bonne journee »

Que puis-je répondre à cela…

Que je ne m’appelle pas « trop long à lire ? »
L’humanité serait-elle déjà cérébralement morte au point de ne plus être capable de s’accorder quinze minutes de lecture ?

Chaque lettre que j’adresse à une Inconnue, à Minerve, finit par revenir à l’intérieur de l’édifice. Chaque conversation avortée, chaque présence demeurée sur le perron, chaque refus de lire, chaque incapacité à poursuivre un échange deviennent un matériau supplémentaire. Rien ne pénètre dans cet univers sans être transformé et rien n’en ressort jamais, puisque les départs, même les plus insignifiants, laissent toujours une trace, une rayure sur le parquet, une empreinte dans la poussière ou quelques mots dont je pourrai plus tard les transformer en matériau.

Ces deux inconnues n’auront pas été inutiles dans leur inutilité scripturale. Elles ne sont certes pas entrées, mais leur incapacité à formuler de la texture paragraphiesque m’aura permis d’examiner une nouvelle fois la hauteur de l’esprit. L’une n’aura rien apporté à la conversation que j’espérais ; la seconde m’aura affligé, mais leur défaillance aura nourri ma réflexion dont se compose aujourd’hui cette lettre.
Ainsi, même la pauvreté d’un échange et celle d’une plume mortifiante apportent de la matière lorsqu’elles rencontrent l’intransigeance d’un misanthrope. Là où elles n’auront peut-être vu que du dédain ou une minimale exigence, j’aurai trouvé une occasion supplémentaire de confirmer ce que j’attends d’une présence, ce que je refuse toujours de marchander et ce que doit réellement signifier l’entrée dans le manoir.
Le simple fait de tourner une poignée de porte pour rencontrer un être cérébré est, de nos jours, vécu comme un effort insurmontable et une violence symbolique… Bienvenue au XXIe siècle !
Ce n’était que deux exemples cette semaine, mais à l’image de ce que je perçois quotidiennement et que je ne relate jamais.

À ceux qui s’interrogeront sur les raisons de ma misanthropie, qu’ils ne doutent pas que ces deux cas ne sont pas isolés, mais représentatifs de la norme du plus grand nombre que j’observe où qu’elle se trouve.

Ma misanthropie n’est pas une doctrine dont je me drape et encore moins un titre de noblesse dont je pourrais me prévaloir, mais uniquement la conséquence d’une observation perpétuelle du genre humain et une réaction immunitaire contre la promiscuité grégaire du genre humain à niveler son intellect par le sous-sol.
Trop haut, toujours trop haut, me dit-on. Descends à la cave ! Rejoins-nous dans les sous-sols de l’intellect, l’obscurité de l’obscurantisme est tellement rassurante à vivre… Tu ne seras plus jamais seul et nous ne formerons qu’une seule pensée, une pensée commune…

Minerve ne pouvant être accessible qu’à quelques élus, j’essaie, pour ma part, quotidiennement de me hisser toujours davantage sur le grand mât de mon navire.

Lire, écrire, apprendre, progresser, accepter d’échouer, recommencer toujours, fût-ce au prix du sacrifice qui sera exigé lors de cette rencontre. C’est là une ascèse indispensable.

On ne prie pas durant plusieurs années pour rencontrer une incarnation aussi exigeante pour, finalement, lui demander de nous accepter dans notre bouillon d’inculture et de normalité en raison que l’attente aurait été trop longue et que l’on a préféré l’abandon, la mièvrerie ou la grégarité.

Une quête de Minerve n’est jamais une parodie, une comédie, un jeu dont on se lasse sans conséquences. C’est une quête sans retour, sans abandon possible, sauf à être maudit à jamais et à ne pouvoir payer le passeur pour, franchir le Styx et revenir plus tard dans une autre vie.

Me concernant, l’idée même d’une hésitation quant à cette quête est déjà, est toujours une souffrance mortelle.

Je me suis engagé pour le reste de cette vie, comme ce fut le cas pour mes vies précédentes et comme je le ferai dans les suivantes.

Minerve, l’incarnation de Minerve. Pour un jour, une semaine, un mois, une année, une vie entière.

Serai-je à la hauteur de ses exigences ? Nul ne le sait. Je suis, peut-être, depuis le début de ce périple, déjà, dans une voie que Minerve a décidé d’ignorer en ce qu’elle est trop faible dans son intensité et commune à tant d’autres. Tout est imaginable, mais le doute n’est pas dans mon ADN.
D’aucuns objecteraient que Minerve n’est qu’une figure symbolique destinée à me soustraire à la réalité d’une rencontre avec une femme simplement humaine, dont je ne percevrais que les défauts afin d’entretenir ma propre déception. À cela, je répondrais que je ne recherche pas une femme dépourvue de défauts, mais une Inconnue dont les défauts n’auraient pas pour origine le renoncement à l’élévation de l’esprit. Minerve n’est pas le refus d’une femme humaine ; mais simplement celui d’une humanité volontairement décérébrée. Elle ne me protège pas de la réalité, mais m’interdit tout accommodement avilissant avec la médiocrité. Un atavisme ne remplace pas un instinct de naissance ; il l’exacerbe.

On ne naît jamais digne de Minerve, même si quelques dispositions anciennes nous orientent vers elle.


À titre de comparaison :

Approximativement 2 500 ans pour Minerve.

54 ans à ce jour pour moi en complément des existences précédentes ; autant dire de brefs éclairs entre deux nuits. Chaque vie étant un recommencement, c’est une quête perpétuelle, sans carte, à reprendre au pied de la montagne à chaque renaissance. Je n’ai, à chaque fois, que la durée d’une vie pour me montrer à la hauteur de ses exigences. Mes handicaps ne sont que mon manque d’imagination et de volonté ; tout le reste n’est que bavardage.

Échouer dans une vie ne peut être considéré comme un échec que lorsque rien n’a été entrepris ; je peux donc me targuer d’avoir réussi dans mon entreprise à quelques rares occasions déjà dans cette vie, bien que le voyage continue. Et je transmettrai à mon successeur ma particule élémentaire, mon élément primaire, pour qui tout cela apparaîtra comme un atavisme qui le guidera dans une quête sans fin.
Atypikal Life est un fragment d’une architecture toujours plus vaste, une particule qui s’ajoute aux précédentes au cours des siècles passés.

Le voyage continuera ainsi, d’existence en existence, jusqu’à ce qu’une incarnation de Minerve pousse enfin la porte du manoir ou jusqu’à ce que le manoir lui-même devienne cette Minerve que j’aurai cherchée ailleurs.
Alors le ruban de Möbius et la bouteille de Klein auront cessé d’être de purs symboles conceptuels pour devenir une œuvre dont la quête, son bâtisseur et celle à qui elle était destinée ne formeront peut-être plus qu’un seul espace, sans intérieur ni extérieur, sans commencement véritable et sans fin concevable.

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Atypikal
Minerve
Céline
Le Cercle

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