Quand vivre simplement devient une activité nécessitant trois applications, deux abonnements et une montre qui vous félicite d’avoir dormi.

Par Céline

Il y avait autrefois des gens qui se levaient le matin. La chose semble aujourd’hui presque irresponsable. Ils ouvraient les yeux, constataient qu’ils étaient encore vivants, mettaient éventuellement de l’eau à chauffer et commençaient leur journée avec cette désinvolture primitive qui consistait à ne pas recueillir immédiatement quinze données biométriques sur leur état général. Personne ne leur annonçait qu’ils avaient bénéficié de quarante-sept minutes de sommeil profond. Aucun bracelet ne les félicitait d’avoir respiré pendant la nuit. Ils ignoraient même leur « score de récupération » et parvenaient pourtant, phénomène encore mal expliqué, à enfiler un pantalon.

Nous avons fait quelques progrès. Le réveil n’est plus un moment de la journée, mais l’ouverture du tableau de bord. Il convient d’abord d’inspecter son sommeil. Huit heures peuvent être excellentes, médiocres ou franchement inquiétantes selon l’humeur de l’algorithme qui dormait avec vous. Vous pensiez avoir passé une bonne nuit ; votre montre sait que non. Vous voilà donc fatigué rétrospectivement. Il faudra tenir compte de cette information essentielle avant d’aller vérifier votre variabilité cardiaque, votre niveau de stress, votre saturation en oxygène, votre température cutanée et probablement, d’ici peu, la qualité morale de vos rêves.

Ensuite vient l’eau. Boire un verre d’eau fut longtemps une opération assez rustique : on avait soif, on buvait. Aujourd’hui, la bouteille peut vous rappeler de boire, l’application peut comptabiliser ce que vous avez bu et Internet vous expliquer à quelle température vous devriez boire afin que l’eau accomplisse correctement son métier d’eau. Le café demande davantage de sérieux. Il faut peser les grains, mesurer l’eau, régler la mouture, surveiller le temps d’extraction, connaître l’altitude de la plantation, respecter le ratio et, surtout, posséder un petit appareil suffisamment cher pour transformer une boisson chaude en preuve de discernement personnel. Celui qui verse encore une cuillère de café dans une cafetière ordinaire ne prépare plus son petit-déjeuner : il manifeste une inquiétante absence de projet.

Puis vient le corps. Il faut bouger, évidemment. Mais marcher simplement ne suffit plus tout à fait. La marche doit être comptée. Une promenade non enregistrée possède aujourd’hui quelque chose du voyage clandestin : elle a eu lieu, mais personne ne peut le prouver. Dix mille pas constituent une réussite ; neuf mille huit cent cinquante-sept produisent cette impression désagréable d’avoir échoué à cent quarante-trois pas du salut.

L’époque a réussi une opération remarquable : transformer des gestes élémentaires en performances administrables. Dormir, marcher, respirer, manger, lire, se concentrer, se détendre — tout peut maintenant devenir un programme. Il existe des méthodes pour mieux dormir, des applications pour mieux respirer, des formations pour apprendre à se concentrer, des podcasts pour réussir à ne rien faire et des spécialistes capables de vous expliquer pendant quatre-vingt-dix minutes comment vous asseoir tranquillement pendant dix. Même le silence a désormais son abonnement.

On pourrait croire que cette sophistication permanente nous rend plus attentifs à notre existence. C’est parfois vrai. Mesurer peut aider à comprendre ; organiser peut libérer ; une technique peut réellement améliorer un geste. Le problème commence lorsque le dispositif destiné à servir la vie finit par devenir la vie elle-même. On ne court plus : on améliore son allure moyenne. On ne lit plus : on atteint son objectif annuel. On ne cuisine plus : on optimise ses apports. On ne dort plus : on travaille sa récupération. On ne se repose plus : on pratique activement une stratégie de déconnexion. La détente elle-même s’est mise à transpirer.

Le plus admirable reste peut-être notre aptitude à compliquer ce qui nous semblait autrefois trop simple pour être respectable. Prenez le bain. Il suffisait naguère d’une baignoire et d’eau chaude. Aujourd’hui peuvent intervenir des sels spécifiques, une lumière appropriée, une playlist dédiée, une bougie artisanale aux senteurs de forêt scandinave, une infusion sans théine, un masque facial et éventuellement une publication expliquant que l’on vient enfin de décider de prendre soin de soi. Prendre un bain devient alors une petite conférence de presse intime. Nous avons fait de la vie quotidienne une succession de cérémonies où nous sommes simultanément le fidèle, le prêtre et le service communication.

Cette complication n’est pas seulement commerciale. Elle répond à une inquiétude plus profonde. Ce qui est simple nous paraît suspect parce que nous avons appris à confondre valeur et sophistication. Une chose qui ne réclame ni expertise, ni matériel, ni protocole semble presque trop pauvre pour mériter notre attention. S’asseoir sur un banc ? Quel objectif ? Marcher une heure ? Quelle zone cardiaque ? Lire vingt pages ? Quel bénéfice cognitif ? Préparer un déjeuner avec ce qui reste dans le réfrigérateur ? Quelle répartition des macronutriments ? Appeler quelqu’un parce qu’on pensait à lui ? Avez-vous évalué auparavant votre disponibilité émotionnelle ? À ce stade, la civilisation ne s’effondre pas. Elle remplit un formulaire.

Nous avons peut-être tellement désiré reprendre le contrôle de nos existences que nous avons progressivement transformé chaque instant en objet de contrôle. Le paradoxe est assez élégant : nous installons des outils pour nous libérer de l’incertitude, puis nous devenons dépendants des outils qui nous indiquent si nous vivons correctement.

Un matin, la montre ne se synchronise plus. Une légère panique apparaît, alors que le sommeil a pourtant eu lieu, que le cœur a battu et que le corps s’est reposé ou non. Mais quelque chose manque : le certificat. Nous sommes devenus les comptables de notre propre présence.

The Good Life devait probablement finir par ressembler à cela : un être humain assis devant un coucher de soleil magnifique, consultant rapidement son téléphone afin de vérifier combien de minutes d’exposition à la lumière naturelle il vient d’obtenir.

Il ne faudrait pourtant pas commettre l’erreur inverse et transformer la simplicité en nouvelle religion. Les gens qui annoncent qu’ils ont « tout quitté pour revenir à l’essentiel » deviennent parfois aussi fatigants que ceux qui possèdent quatre applications de méditation. La rusticité ostentatoire est encore une manière de faire carrière dans son propre mode de vie. Le problème n’est donc pas l’objet, l’application, la montre, le rituel ou la méthode. C’est cette petite inquiétude qui nous pousse à demander sans cesse à quelque chose d’extérieur si l’instant que nous venons de vivre était suffisamment réussi.

Peut-être existe-t-il encore quelques activités qui méritent d’échapper au tableau de bord : un café imparfait, une promenade sans kilomètres, une nuit dont on ignore le pourcentage de sommeil paradoxal, un déjeuner dont personne n’a calculé les protéines, une conversation qui ne développe aucune compétence, un après-midi qui ne mène nulle part. Non parce que la simplicité serait supérieure, mais parce qu’une vie entièrement optimisée finirait par ressembler à une entreprise très performante dont personne ne se souvient exactement pourquoi elle a été créée.

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Atypikal
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Le Cercle

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