La fidélité consiste-t-elle à rester le même ou à demeurer loyal envers la vérité lorsqu’elle nous oblige à nous transformer ?
Par Céline
Nicolas :
— Je me méfie des personnes qui changent d’avis au gré du vent.
L’Inconnu :
— Et moi, je me méfie de celles qui n’en changent jamais.
Nicolas :
— Tu confonds la constance avec l’entêtement.
L’Inconnu :
— Non. Je te demande seulement combien d’opinions demeurent intactes parce qu’elles sont justes, et combien survivent simplement parce que leur propriétaire redoute de perdre la cohérence de son personnage.
Nicolas :
— Une pensée a besoin de stabilité. Sans cela, elle devient une succession d’humeurs.
L’Inconnu :
— Une pensée a surtout besoin d’honnêteté. La stabilité n’en est parfois que la conséquence. D’autres fois, elle n’est que le nom respectable donné à l’incapacité de reconnaître une erreur.
Nicolas :
— Tu voudrais donc que chacun révise continuellement ses convictions ?
L’Inconnu :
— Je voudrais surtout que chacun accepte de les exposer au réel. Beaucoup ne confrontent plus leurs idées qu’à des personnes déjà convaincues. Ils parlent d’exigence alors qu’ils recherchent un écho.
Nicolas :
— Le monde contemporain adore pourtant célébrer ceux qui changent.
L’Inconnu :
— Il célèbre surtout ceux qui changent dans la bonne direction du moment. Ce n’est pas la même chose. Il existe une manière très conformiste d’évoluer : attendre que le troupeau se déplace avant de présenter son retard comme une conversion.
Nicolas :
— Tu sembles condamner aussi bien l’immobilité que le mouvement.
L’Inconnu :
— Parce que ni l’une ni l’autre ne possèdent de valeur morale en elles-mêmes. Une opinion ancienne n’est pas respectable parce qu’elle est ancienne. Une opinion nouvelle n’est pas respectable parce qu’elle est nouvelle.
Nicolas :
— Alors qu’est-ce qui mérite d’être respecté ?
L’Inconnu :
— Le chemin qui conduit à une idée.
Nicolas :
— Les résultats comptent aussi.
L’Inconnu :
— Ils comptent, mais ils trompent souvent. Deux personnes peuvent défendre exactement la même conclusion. L’une y sera parvenue après une longue traversée de doutes ; l’autre l’aura simplement héritée de son milieu. Vu de l’extérieur, elles pensent la même chose. Intérieurement, elles n’habitent pas le même paysage.
Nicolas :
— Tu accordes beaucoup d’importance au doute.
L’Inconnu :
— J’accorde beaucoup d’importance à ce qui empêche une pensée de devenir un meuble.
Nicolas :
— Un meuble ?
L’Inconnu :
— Oui. Certaines idées finissent par décorer une personnalité au lieu de continuer à l’interroger. Elles sont toujours là, parfaitement entretenues, parfaitement visibles, parfaitement inutiles. Elles ne servent plus à comprendre le monde ; elles servent à reconnaître leur propriétaire.
Nicolas :
— Tu crois donc qu’une conviction peut devenir un objet de décoration.
L’Inconnu :
— Regarde autour de toi. Combien d’opinions sont encore des recherches ? Combien sont devenues des meubles anciens que l’on dépoussière avec affection parce qu’ils donnent à la maison son style ?
Nicolas :
— Tu exagères.
L’Inconnu :
— Peut-être. Pourtant, il suffit parfois d’une question imprévue pour découvrir qu’une idée n’a plus été revisitée depuis vingt ans.
Nicolas :
— Je ne suis pas certain qu’il faille tout remettre en cause.
L’Inconnu :
— Je ne l’ai jamais dit. Je crois même que certaines fidélités sont magnifiques. Mais elles ne le deviennent qu’après avoir survécu à la possibilité réelle de leur abandon.
Nicolas :
— Autrement dit, une conviction n’est solide qu’après avoir accepté le risque de mourir.
L’Inconnu :
— Comme beaucoup de choses importantes.
Nicolas :
— Tu sais ce qui m’inquiète ? À force de remettre ses idées en question, on finit parfois par ne plus savoir où l’on habite.
L’Inconnu :
— Et à force de ne jamais les remettre en question, on finit parfois par habiter une maison abandonnée depuis longtemps sans avoir remarqué que tout le monde est parti.
Nicolas :
— Tu ne cherches jamais le confort.
L’Inconnu :
— Je cherche mieux que cela. J’essaie de distinguer la fidélité de la conservation.
Nicolas :
— Tu fais une différence ?
L’Inconnu :
— Une immense différence. La conservation protège ce qui existe déjà. La fidélité protège ce qui mérite encore d’exister. Ce n’est pas la même tâche.
Nicolas :
— Et si l’on se trompe ?
L’Inconnu :
— Alors il faudra avoir le courage de changer d’avis une fois de plus.







