Nous avons transformé la disponibilité en vertu avant de nous demander ce qu’elle détruisait.

Par Céline

Il y a quelques années, ne pas répondre au téléphone pendant deux heures ne constituait pas encore un événement. On pouvait être sorti, occupé, plongé dans un livre, endormi, amoureux, dans un train, chez quelqu’un, ailleurs. L’absence d’explication faisait partie de l’absence elle-même. Aujourd’hui, deux heures suffisent parfois à produire une petite enquête : le message a été distribué, peut-être lu, l’application indique une dernière activité, le téléphone est nécessairement à proximité et, puisque presque tout permet désormais de nous joindre, ne pas répondre ressemble de moins en moins à une impossibilité. Cela ressemble à une décision.

C’est là que les choses deviennent intéressantes. Nous avons passé des années à perfectionner les moyens de supprimer la distance entre les êtres, puis nous découvrons que la distance possédait quelques vertus que personne n’avait songé à breveter. Elle protégeait notamment une zone assez précieuse : le temps pendant lequel nous n’étions disponibles pour personne parce que personne ne pouvait raisonnablement attendre que nous le soyons. Cette zone n’a pas complètement disparu ; elle est devenue suspecte.

Je connais peu d’inventions aussi révélatrices que l’accusé de lecture. Techniquement, il ne fait presque rien : il signale qu’un message a été vu. Moralement, il introduit une petite révolution. Il transforme une information reçue en dette temporelle. À partir du moment où l’autre sait que je sais qu’il m’a écrit, le silence change de nature. Il n’est plus seulement l’espace précédant une réponse ; il devient une réponse provisoire dont il faudra parfois expliquer la durée.

Nous avons ainsi inventé une civilisation dans laquelle chacun transporte sur lui l’équivalent d’une sonnette de porte que les autres peuvent actionner depuis n’importe où. La comparaison demeure même trop généreuse : lorsqu’on sonne chez vous, vous pouvez ne pas être là. Le téléphone connecté a progressivement supprimé cet alibi. Vous êtes là presque partout.

Il serait facile d’accuser les outils. Ce serait surtout commode. Aucun smartphone ne nous oblige à répondre immédiatement à un message banal reçu à 22 h 47. Aucun réseau social ne possède encore le pouvoir juridique d’exiger que nous regardions une notification pendant le dîner. La technologie a rendu l’interruption possible ; nous nous sommes chargés de la transformer en norme. Nous avons même ajouté à cette norme une qualité morale : être disponible, c’est être attentif, fiable, professionnel, amical, aimant. Celui qui répond vite tient aux autres. Celui qui tarde devra compter sur la bienveillance du tribunal.

Il existe évidemment des urgences, des enfants qui appellent, des proches fragiles, des responsabilités professionnelles qui ne se dissolvent pas parce qu’un essai littéraire trouve l’indisponibilité séduisante. Mais l’urgence véritable possède précisément cette caractéristique de ne pas représenter quatre-vingt-dix pour cent de nos notifications. Nous savons très bien faire la différence entre « appelle-moi, c’est important » et la photographie d’un dessert accompagnée de trois flammes. Notre téléphone, beaucoup moins. Il les fait entrer par la même porte.

Le résultat n’est pas seulement une attention fragmentée. Quelque chose de plus discret s’est installé : nous avons commencé à vivre en sachant que nous pouvons être interrompus. Cette nuance importe. Être interrompu est un événement ; pouvoir l’être est une condition mentale. On peut rester une heure sans recevoir le moindre message et néanmoins conserver une fraction de soi en disponibilité périphérique, comme un réceptionniste installé au fond du cerveau. Il ne travaille pas beaucoup, mais il ne quitte jamais complètement son poste. Il écoute la vibration qui n’a pas encore eu lieu.

Je ne suis pas certaine que nous mesurions ce que coûte cette permanence. Non en minutes perdues — les logiciels savent déjà compter cela avec cette sollicitude statistique qui caractérise notre époque — mais en profondeur. Certaines pensées réclament davantage que du temps. Elles réclament la conviction qu’aucune autre chose ne possède momentanément de droit d’entrée.

Lire en est un exemple presque embarrassant. Un livre ne demande pas seulement trente minutes. Il demande trente minutes qui cessent progressivement de savoir qu’elles durent trente minutes. La concentration commence peut-être exactement là : lorsque nous oublions que nous pourrions être ailleurs. Or le téléphone posé à côté du livre représente cet ailleurs sous forme compacte. Même silencieux, il contient la possibilité de tous ceux qui pourraient nous réclamer.

On conseille alors de le retourner, de désactiver les notifications, d’utiliser un mode concentration, de programmer des plages sans écran. Notre époque possède ce génie particulier : elle crée une nuisance, puis développe une fonctionnalité permettant de retrouver artificiellement l’état qui précédait la nuisance. Nous avons désormais besoin d’une option pour ne pas être dérangés. Le silence est devenu un réglage. Mais il y a plus inconfortable encore : nous aimons aussi être joignables.

L’interruption possède son narcissisme. Chaque notification confirme qu’une chose, quelque part, s’adresse à nous. Quelqu’un pense à nous, un service nous attend, une conversation continue, une actualité réclame notre réaction. Le monde produit de petites preuves régulières de notre insertion en lui. Devenir introuvable, même brièvement, exige alors de renoncer non seulement aux sollicitations, mais à cette rassurante sensation d’être requis.

C’est probablement pour cela que l’indisponibilité volontaire est devenue si difficile à défendre sans la transformer immédiatement en méthode. On part faire une retraite numérique, on annonce une déconnexion, on pratique une « digital detox », on organise l’absence avec le vocabulaire de la performance. Même disparaître quelques jours doit produire un bénéfice : mieux dormir, retrouver sa créativité, améliorer sa concentration, diminuer son stress. Nous ne savons plus très bien laisser une chose être désirable sans lui demander son rendement.

Et si l’indisponibilité n’améliorait rien ? Si elle ne nous rendait ni plus productifs, ni plus créatifs, ni plus sereins ? Si nous revenions après trois heures sans téléphone exactement aussi imparfaits qu’avant, avec seulement trois heures pendant lesquelles personne n’avait pu entrer sans frapper ? Cela me semblerait déjà considérable.

Atypikal Life entretient depuis longtemps une certaine fascination pour les seuils, les portes, les lieux auxquels on n’accède pas immédiatement. Cette fascination deviendrait assez décorative si elle ne concernait que l’architecture imaginaire du site. Un seuil digne de ce nom ne sert pas seulement à choisir ce qui entre dans une maison. Il protège aussi le droit de celui qui l’habite à ne pas ouvrir.

Il faut pourtant se méfier d’une autre tentation : faire de l’indisponibilité un signe de distinction. Celui qui répond lentement n’est pas nécessairement plus profond que celui qui répond vite. Il peut simplement être impoli, désorganisé ou occupé à regarder une série médiocre. Transformer le retrait en aristocratie serait aussi sot que d’avoir transformé la disponibilité en vertu. Il n’existe aucune noblesse automatique dans l’absence. Ce qui m’intéresse est beaucoup plus modeste : retrouver la possibilité d’être momentanément inaccessible sans avoir à produire une doctrine pour la justifier.

Ne pas répondre tout de suite parce que l’on fait autre chose, ne pas emporter son téléphone dans chaque pièce, marcher sans pouvoir être localisé à la seconde près, lire sans laisser une ligne ouverte vers le reste du monde : aucune de ces choses ne mérite de devenir un programme. Il s’agit seulement d’accepter qu’une personne aimée vive quelques heures dont nous ne connaîtrons ni le détail ni les déplacements, et de retrouver peut-être cette ancienne politesse envers l’existence des autres : supposer qu’ils ont une vie lorsqu’ils ne nous répondent pas.

Nous avons gagné une puissance extraordinaire en devenant joignables presque partout. Je ne souhaite pas revenir à une époque fantasmée où les communications auraient été plus humaines parce qu’elles étaient plus lentes. Attendre trois jours une information urgente n’avait aucune vertu philosophique. La nostalgie technologique est souvent le privilège de ceux qui ont oublié les inconvénients de ce qu’ils regrettent. Mais une liberté perdue ne redevient pas réactionnaire simplement parce qu’elle appartenait au monde d’avant.

Il devrait rester possible de fermer la porte sans annoncer une fermeture exceptionnelle, sans message automatique, sans culpabilité et sans transformer ce geste en manifeste. Être absent quelques heures de la circulation générale des demandes ne signifie pas se retirer du monde. Cela signifie peut-être seulement refuser que le monde dispose en permanence d’un bouton permettant de nous interrompre. Nous avons longtemps considéré comme un luxe le fait de pouvoir joindre quelqu’un depuis n’importe où ; le prochain luxe pourrait être qu’il ne réponde pas.

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