Quand l’optimisation remplace le jugement personnel.
Par Céline
Pendant longtemps, avoir du goût relevait d’une aventure. Il fallait regarder, comparer, se tromper, revenir, renoncer parfois à ce que tout le monde admirait pour découvrir ce qui nous parlait réellement. Le goût se formait lentement, comme une amitié. Il demandait du temps, quelques déceptions, beaucoup de solitude, et cette disposition devenue rare qui consiste à préférer une inclination personnelle à une approbation collective.
Aujourd’hui, il semble surtout demander une bonne connexion Internet. Avant même d’avoir lu un livre, écouté un disque, choisi un restaurant, acheté un vêtement ou visité une ville, quelqu’un s’est déjà chargé de nous expliquer ce qu’il fallait en penser. Des milliers d’avis, de classements, de notes, de sélections et de recommandations nous attendent avec une sollicitude presque maternelle. Nous appelons cela une aide, mais il n’est pas interdit d’y voir aussi une délégation.
Nous déléguons le risque de nous tromper, la découverte, l’hésitation, et même cette légère inquiétude qui accompagnait autrefois les choix personnels. Nous voulons être certains d’aimer avant même d’avoir rencontré. Jamais les individus n’ont autant revendiqué leur singularité ; jamais ils n’ont autant consulté des systèmes conçus pour rapprocher leurs décisions de celles de millions d’autres personnes. Nous ne demandons plus seulement : « Qu’est-ce qui me plaît ? » Nous demandons désormais : « Qu’est-ce qui mérite de me plaire ? » La nuance paraît infime, mais elle modifie entièrement notre rapport au monde.
Un goût véritable accepte d’être minoritaire. Il peut demeurer inexplicable, injustifiable, presque embarrassant. Il ne cherche pas toujours à convaincre, parce qu’il relève davantage d’une fidélité que d’une démonstration. L’optimisation poursuit un tout autre objectif : elle veut réduire l’incertitude, supprimer les détours, éviter les déceptions et rendre chaque choix immédiatement rentable. Pourquoi perdre des heures dans une librairie lorsqu’un système peut sélectionner les trois ouvrages les plus susceptibles de nous satisfaire ? Pourquoi explorer un quartier inconnu lorsqu’une carte nous indique déjà le café le mieux noté ? Pourquoi écouter un album entier lorsqu’une plateforme connaît déjà les morceaux qui retiendront probablement notre attention ?
À force de supprimer les détours, nous supprimons aussi les découvertes. Les plus beaux souvenirs intellectuels naissent rarement d’un calcul efficace. Ils surgissent d’une erreur de rayon dans une bibliothèque, d’une conversation imprévue, d’un auteur acheté par hasard, d’un film commencé sans enthousiasme et quitté avec le sentiment d’avoir rencontré un vieil ami. L’existence possède ses chefs-d’œuvre d’improvisation, mais l’optimisation les considère comme des anomalies.
Il est devenu presque inconvenant d’assumer un mauvais goût. Autrefois, chacun possédait quelques préférences embarrassantes qu’il défendait avec un mélange de gêne et de tendresse. Elles faisaient partie de son relief et rappelaient qu’un être humain n’est pas une démonstration de cohérence. À présent, même nos plaisirs semblent soumis à une obligation de justification. Nous ne disons plus seulement que nous aimons une œuvre ; nous expliquons pourquoi nous avons raison de l’aimer, comme si chaque préférence devait passer devant un tribunal.
Cette manie de légitimer nos goûts finit par produire un étrange phénomène : nous choisissons parfois moins ce qui nous touche que ce qui nous représentera convenablement. Le goût devient une carte de visite. Il cesse d’être une rencontre. Il ne s’agit plus seulement d’aimer, mais d’aimer quelque chose qui donnera de nous une image suffisamment défendable, subtile, cultivée, originale ou conforme à la tribu dont nous espérons secrètement obtenir l’agrément.
Je ne crois pas que les machines soient responsables de cette évolution. Elles ne font qu’amplifier une tentation très ancienne : celle de vouloir vivre sans hésiter, sans perdre de temps, sans traverser l’inutile. Pourtant, ce que nous appelons l’inutile est souvent l’endroit exact où commence une vie intérieure. Le détour n’est pas une perte de temps ; il est parfois la seule manière de devenir quelqu’un d’autre que la somme de ses recommandations.
Je souhaite à chacun de conserver quelques goûts injustifiables, quelques enthousiasmes que personne n’aurait validés, quelques fidélités absurdes et quelques préférences légèrement honteuses. Elles seront peut-être les dernières preuves qu’une existence ne se laisse pas entièrement optimiser. Car un être humain qui n’a plus aucun mauvais goût n’est pas devenu plus élégant ; il est peut-être simplement devenu plus facile à prévoir.







