Ce qui demeure lorsque plus rien ne nous oblige à rester.
Par Céline
Nicolas :
— Il y a des jours où je me demande si je construis encore quelque chose, ou si je ne fais qu’entretenir une ruine.
L’Inconnu :
— Une ruine ne demande pas autant d’efforts. Elle accepte de tomber.
Nicolas :
— Alors pourquoi cette impression d’user mes forces contre quelque chose qui ne résiste même plus ?
L’Inconnu :
— Parce que tu crois encore que l’opposition est visible. Les véritables résistances ne sont presque jamais devant toi. Elles vivent dans l’habitude du monde.
Nicolas :
— L’habitude…
L’Inconnu :
— Le monde ne combat pas toujours ce qui le dérange. Souvent, il l’ignore jusqu’à l’épuisement.
Nicolas :
— L’indifférence comme stratégie.
L’Inconnu :
— Non. Comme réflexe.
Nicolas :
— Je pourrais simplifier. Rendre tout cela plus accessible. Plus rapide. Plus rassurant.
L’Inconnu :
— Tu pourrais.
Nicolas :
— Et pourtant quelque chose s’y refuse.
L’Inconnu :
— Parce que tu ne protèges pas seulement une œuvre. Tu protèges une manière de rencontrer.
Nicolas :
— Explique.
L’Inconnu :
— Un lieu peut être rempli de visiteurs sans accueillir personne. Un autre peut sembler désert et devenir pourtant une demeure.
Nicolas :
— Tu parles des seuils.
L’Inconnu :
— Je parle de ce qu’ils empêchent autant que de ce qu’ils autorisent.
Nicolas :
— Les gens détestent attendre.
L’Inconnu :
— Ils détestent surtout ne pas être immédiatement confirmés dans ce qu’ils sont déjà.
Nicolas :
— Tu crois que l’exigence n’est qu’un filtre ?
L’Inconnu :
— Non. Un révélateur.
Nicolas :
— Je me méfie parfois de cette idée. Elle pourrait devenir une forme d’orgueil.
L’Inconnu :
— Seulement si tu construis les portes pour te sentir supérieur à ceux qui restent dehors.
Nicolas :
— Ce n’est pas le cas.
L’Inconnu :
— Je le sais.
Nicolas :
— Alors pourquoi cette culpabilité revient-elle si souvent ?
L’Inconnu :
— Parce que notre époque confond l’ouverture avec l’absence de limites.
Nicolas :
— Comme si accueillir signifiait renoncer à toute forme.
L’Inconnu :
— Exactement.
Nicolas :
— Je voudrais pourtant que chacun puisse entrer.
L’Inconnu :
— Tu voudrais surtout que chacun puisse entrer sans avoir à se trahir.
Nicolas :
— Ce n’est pas la même chose.
L’Inconnu :
— Non.
Nicolas :
— Je ne cherche pas une communauté.
L’Inconnu :
— Je le sais.
Nicolas :
— Je cherche des présences.
L’Inconnu :
— Et une présence ne se décrète jamais.
Nicolas :
— Parfois, j’ai peur que tout cela ne soit qu’une immense fidélité à une absence.
L’Inconnu :
— Toutes les fidélités commencent par une absence.
Nicolas :
— Même les plus heureuses ?
L’Inconnu :
— Surtout elles.
Nicolas :
— Tu veux dire que nous restons fidèles à ce qui nous manque davantage qu’à ce que nous possédons ?
L’Inconnu :
— Ce que nous possédons finit souvent par devenir un décor. Ce qui manque demeure une direction.
Nicolas :
— Alors la disparition n’est pas toujours une perte.
L’Inconnu :
— Non. Quelquefois, elle devient une architecture intérieure.
Nicolas :
— C’est dangereux.
L’Inconnu :
— Oui.
Nicolas :
— On peut finir par aimer davantage l’attente que la rencontre.
L’Inconnu :
— On le peut.
Nicolas :
— Et comment éviter cela ?
L’Inconnu :
— En restant disponible à ce qui contredit tes propres récits.
Nicolas :
— Même ceux auxquels je tiens le plus ?
L’Inconnu :
— Surtout ceux-là.
Nicolas :
— Tu ne me laisses aucun refuge.
L’Inconnu :
— Je t’en laisse un.
Nicolas :
— Lequel ?
L’Inconnu :
— La probité.
Nicolas :
— Elle ne protège de rien.
L’Inconnu :
— Elle protège de la pire des défaites.
Nicolas :
— Laquelle ?
L’Inconnu :
— Finir par admirer le personnage que l’on a fabriqué au point d’oublier l’être qui l’a créé.
Nicolas :
— Tu crois que ce risque existe toujours ?
L’Inconnu :
— Chaque fois qu’une œuvre commence à recevoir des regards.
Nicolas :
— Et si je m’en détourne complètement ?
L’Inconnu :
— Tu tomberas dans l’autre excès : écrire contre le monde au lieu d’écrire pour une vérité.
Nicolas :
— Il faut donc marcher entre deux vanités.
L’Inconnu :
— Comme presque tout ce qui mérite d’être vécu.
Nicolas :
— Je pensais que le temps finirait par répondre à certaines questions.
L’Inconnu :
— Le temps ne répond presque jamais.
Nicolas :
— Que fait-il alors ?
L’Inconnu :
— Il élimine les questions qui n’étaient pas assez profondes pour survivre jusqu’à lui.
Nicolas :
— Et celles qui restent ?
L’Inconnu :
— Elles cessent d’exiger des réponses. Elles deviennent une manière d’habiter le monde.







