Il faut parfois davantage de courage pour laisser une question ouverte que pour lui fabriquer une réponse

Par Céline

J’ai une méfiance croissante envers les gens qui savent déjà. Non pas ceux qui savent quelque chose — heureusement qu’il en reste — mais ceux qui savent avant même que la question ait terminé de se poser. Ils savent ce qu’il faut penser d’un événement, ce qu’une personne aurait dû faire, pourquoi un couple s’est séparé, comment éduquer un enfant qu’ils n’ont jamais rencontré, ce qui explique une guerre dont ils découvrent la géographie depuis trois jours et quelle blessure d’enfance pousse un inconnu à préférer le thé au café. Leur rapidité possède quelque chose d’admirable. La réalité arrive à peine qu’ils l’ont déjà mise en boîte.

Internet n’a pas inventé cette disposition. Il lui a simplement offert un habitat exceptionnel. Une opinion pouvait autrefois connaître une période d’incubation. On entendait quelque chose, on y pensait, on en parlait éventuellement avec deux ou trois personnes, on changeait parfois d’avis avant d’avoir eu l’occasion d’en faire une déclaration publique. Ce délai avait ses vertus : une pensée médiocre pouvait mourir discrètement dans la cuisine où elle était née. Nous lui avons retiré cette chance.

Il faut désormais réagir. La réaction est devenue une petite obligation civique dont personne n’a voté la loi. Lorsqu’un sujet traverse l’époque, ne rien en dire peut donner l’impression de manquer à son devoir de présence. Les plateformes ont d’ailleurs parfaitement compris cette inquiétude : elles ne nous demandent pas ce que nous avons compris, mais ce que nous en pensons. La nuance est considérable. Comprendre réclame parfois du temps, quelques connaissances et la possibilité désagréable de découvrir que nos premières intuitions étaient fausses. Penser quelque chose, en revanche, peut être accompli avant le petit-déjeuner.

Je ne crois pas que nous soyons devenus plus stupides. Ce serait une conclusion trop confortable, et probablement une manière supplémentaire de savoir déjà. Nous sommes surtout devenus extraordinairement entraînés à produire l’apparence extérieure d’une pensée achevée. Il faut une position, quelques arguments, une formule suffisamment nette pour circuler et, si possible, un adversaire assez simplifié pour que l’ensemble tienne dans la main. Le doute, lui, se transporte mal. Il n’a pas de slogan et commence souvent par des phrases embarrassantes : « Je ne sais pas », « je n’ai pas suffisamment lu », « j’avais tort », « les deux choses peuvent peut-être être vraies en même temps », « il me manque quelque chose ». Autant de formulations qui, dans une conversation digne de ce nom, devraient ouvrir une porte et qui passent désormais facilement pour des aveux de faiblesse. Nous avons fini par confondre la fermeté d’une voix avec la solidité de ce qu’elle dit.

C’est particulièrement visible lorsque quelqu’un change d’avis. Nous prétendons admirer les esprits capables d’évoluer, mais nous conservons leurs anciennes déclarations avec le soin d’un notaire préparant une succession. Celui qui modifie son jugement doit expliquer son crime. On lui présente ses propres phrases vieilles de cinq ans comme les pièces à conviction d’une incohérence morale. Il aurait fallu qu’il possède alors les conclusions auxquelles il est arrivé depuis.

Cette conception de la cohérence me semble assez sinistre. Elle transforme une existence intellectuelle en contrat à durée indéterminée signé avec soi-même à vingt-cinq ans. Il faudrait demeurer fidèle à ses opinions comme à des amis d’enfance, y compris lorsqu’elles sont devenues ennuyeuses, mal informées ou franchement infréquentables. Je préfère quelqu’un qui me dit : « J’ai changé d’avis. » La phrase ne garantit rien. On peut changer d’avis par opportunisme, lâcheté, conformisme ou simple fatigue. Mais elle contient au moins la reconnaissance d’une chose devenue presque inconvenante : une pensée digne de ce nom devrait pouvoir être modifiée par ce qu’elle rencontre.

Il existe pourtant une forme de doute beaucoup moins noble. Celle-là mérite également qu’on s’en méfie. Le doute peut devenir une élégance sociale, une façon sophistiquée de ne jamais prendre position. Certains esprits ont appris à entourer chaque évidence de tellement de précautions qu’ils finissent par ne plus risquer une seule affirmation. Ils ne se trompent jamais parce qu’ils ne disent jamais tout à fait quelque chose. Leur nuance est une assurance tous risques, et je n’ai aucune envie de remplacer la tyrannie de la certitude par le culte de l’indécision.

Il arrive qu’il faille trancher, dire non, affirmer qu’une chose est fausse, qu’un comportement est lâche, qu’une idée est mauvaise ou qu’un raisonnement ne tient pas. La complexité du monde ne nous oblige pas à considérer toutes les propositions comme également défendables. Il existe des faits, des responsabilités, des erreurs et des mensonges. L’intelligence n’est pas cette brume tiède où chaque certitude finirait dissoute. La difficulté est ailleurs : savoir à quel moment nous avons suffisamment compris pour devenir affirmatifs.

Je n’ai évidemment aucune formule pour cela. Ce qui m’intéresse est précisément l’absence de formule. Nous avons consacré tant d’énergie à apprendre comment construire une opinion qu’il serait peut-être utile d’apprendre aussi à reconnaître le moment où nous n’en avons pas encore une. Ce moment possède une texture particulière. Quelqu’un vous demande : « Qu’est-ce que tu en penses ? » et vous sentez immédiatement la réponse disponible. Elle est là, prête à sortir, composée de morceaux familiers, parfaitement compatible avec ce que vous pensez habituellement. Vous pourriez la prononcer. Personne ne serait surpris. Vous non plus. Et puis, parfois, vous ne le faites pas. Vous laissez quelques secondes de vide et, dans cet intervalle minuscule, apparaît une question beaucoup plus intéressante : est-ce réellement ce que je pense, ou simplement ce que je sais dire ?

Je soupçonne qu’une part importante de notre personnalité publique est constituée de réponses que nous avons répétées assez longtemps pour oublier qu’elles furent un jour provisoires. Nous possédons nos opinions comme nous possédons certains meubles : non parce que nous les trouvons encore beaux, mais parce qu’ils sont là depuis tellement longtemps que leur présence ne constitue plus une décision. Une véritable conversation devrait parfois déplacer ces meubles.

C’est aussi ce que j’attends d’un livre, d’une œuvre, d’une personne ou d’un lieu qui mérite que je m’y attarde. Non qu’il confirme intelligemment ce que je savais déjà, mais qu’il introduise un désordre suffisamment précis pour que quelque chose doive être reconsidéré. Je ne veux pas sortir de chaque rencontre renforcée dans mes positions. Ce serait une manière assez pauvre de traverser le monde : entrer partout avec soi-même et en ressortir accompagné de soi-même.

Atypikal Life n’échappe évidemment pas au danger. Un univers qui développe progressivement son vocabulaire, ses motifs, son esthétique et ses fidélités peut finir par produire sa propre orthodoxie. Le seuil, la singularité, le retrait, l’exigence, l’inattendu : tous ces mots peuvent un jour cesser d’être des outils et devenir des réponses automatiques. Une maison intellectuelle commence peut-être à mourir lorsqu’elle sait déjà ce qu’elle pensera de ce qui frappera demain à sa porte.

Je ne souhaite pas habiter cette maison-là. Je préfère que certaines pièces restent mal éclairées, qu’un texte puisse contredire celui de la semaine précédente, qu’une conviction soit assez solide pour être exposée à ce qui pourrait la défaire et qu’une question ne soit pas immédiatement traitée comme un problème auquel il manquerait seulement la bonne méthode. Nous mourrons avec des questions sans réponse. Ce n’est pas une défaite de l’intelligence, mais probablement la conséquence normale d’avoir rencontré un monde plus vaste qu’elle.

Entre-temps, nous pourrions nous accorder le luxe devenu étrange de ne pas savoir immédiatement. Non pour faire de l’ignorance une vertu supplémentaire, mais pour laisser à la réalité une petite chance de nous répondre avant que nous ne l’ayons fait à sa place.

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