Certaines absences acquièrent une forme à force d’avoir été préparées

Par Céline

Il existe des objets dont la fonction commence avant leur usage. Une seconde tasse posée sur une table. Une chaise laissée libre sans nécessité particulière. Un livre acheté parce qu’on imagine déjà le prêter. Une bouteille conservée pour une occasion qui possède tous les attributs d’un souvenir, sauf celui d’avoir eu lieu. Rien de spectaculaire : quelques objets ordinaires auxquels nous avons confié une parcelle de futur.

On pourrait les considérer comme des accessoires en attente. Ce serait oublier qu’ils vieillissent eux aussi. La poussière s’installe sur le livre, le vin poursuit son travail dans la bouteille, la chaise change de place au gré des ménages et la seconde tasse finit parfois par devenir celle dans laquelle on boit soi-même. Le futur promis aux objets n’est pas contractuel. Ils acceptent nos projections avec cette parfaite indifférence qui fait la supériorité morale des choses.

J’aime pourtant l’idée que certaines préparations survivent à ce qu’elles préparaient. Non parce qu’il faudrait célébrer l’attente — l’attente possède déjà suffisamment de littérature à son service — mais parce qu’un geste accompli pour quelqu’un qui ne vient pas n’est pas nécessairement annulé par son absence. Il reste un geste. Nous avons cette étrange comptabilité humaine qui voudrait que la valeur d’une intention dépende de sa réalisation, comme si une table dressée devant une chaise vide devenait rétrospectivement une erreur de mobilier.

Il faudrait peut-être établir un inventaire différent. Non celui de ce que nous possédons, mais celui de ce que nous avons préparé sans jamais l’utiliser : les phrases devenues inutiles avant d’être prononcées, les itinéraires mémorisés pour des voyages abandonnés, les vêtements achetés pour une soirée annulée, les questions soigneusement conservées dont personne n’a fourni l’occasion. Nous découvririons probablement que nos vies sont encombrées d’une quantité considérable d’événements fantômes.

Le plus curieux est qu’ils ne sont pas tous tristes. Certains projets non advenus deviennent presque plus précieux que leur réalisation probable. La réalité aurait peut-être produit une conversation médiocre, un dîner trop long, une déception parfaitement banale. L’événement absent conserve, lui, toutes ses bifurcations. Il ne s’est jamais assez compromis avec le réel pour devenir décevant. C’est une qualité dangereuse : ce qui n’a pas existé bénéficie toujours d’excellentes conditions de conservation.

Voilà pourquoi il faut parfois se méfier des pièces que l’on maintient trop longtemps intactes. On croit préserver une possibilité ; on finit par entretenir un mausolée dont le défunt n’a jamais existé. La frontière est difficile à repérer. Un jour, la chaise libre signifie encore « quelqu’un pourrait venir ». Un autre, sans cérémonie particulière, elle commence à signifier « personne n’est venu ». Le meuble n’a pas bougé. Seul le temps a changé la légende.

Je ne proposerai pas de jeter la seconde tasse. Ce serait une conclusion beaucoup trop propre, avec son petit parfum de délivrance obligatoire et de développement personnel en vaisselle. Qu’elle reste. Qu’on s’en serve. Qu’on la casse accidentellement. Qu’un inconnu boive dedans un jour ou qu’elle termine au fond d’un placard derrière un saladier affreux que personne n’ose jeter. Les objets n’ont pas à porter indéfiniment les scénarios que nous avions écrits pour eux.

Peut-être est-ce également vrai des lieux, des projets et des personnes. Nous les rencontrons avec une fonction déjà légèrement dessinée : celui-ci deviendra un ami, celle-là pourrait compter, cet endroit sera un refuge, cette porte mènera quelque part. Puis le réel, qui possède un goût assez sûr pour le vandalisme, rature nos indications. Quelqu’un reste moins longtemps que prévu. Un lieu devient autre chose. Une rencontre ne commence pas. Une autre, que nous n’avions préparée pour rien, déplace silencieusement tout le mobilier.

L’inventaire des choses qui n’ont pas eu lieu ne devrait donc pas servir à compter les manques. Il pourrait simplement rappeler combien de futurs nous fabriquons en permanence et avec quelle facilité nous prenons ensuite leurs ruines pour des souvenirs. Tout ce qui était possible n’a pas été perdu. Certaines possibilités n’étaient que des hypothèses auxquelles nous avions offert une chaise.

Je garderais tout de même une place vide quelque part. Pas pour quelqu’un. Pour que tout ne soit pas déjà décidé.

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Atypikal
Minerve
Céline
Le Cercle

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