Dimanche 28 décembre 2025
Une Minerve incarnée peut-elle devenir à ce point humaine que son incarnation s’effondre dans une réalité trop humaine pour conserver son postulat originel ?
Cette interrogation, je ne l’ai jamais envisagée, car comme les Romains, elle ne pouvait être humainement représentée dans une réalité trop familière. Une incarnation qui ne tient son rang s’effondre tout aussi naturellement de son piédestal que le sommet du Vésuve qui s’est effondré sous l’impulsion d’une chambre magmatique qui devait exploser, menant Pompéi à la destruction. Serait-ce que les Pompéiens ont fait preuve d’impiété devant leurs dieux, qui se seraient résolus à les punir ? Certains ont dû le penser et en avoir un dernier regret, tandis que les survivants s’échappaient pour fuir ce châtiment divin et ces Dieux vengeurs. Il est peu probable que chacun d’eux ait eu conscience qu’il ne s’agissait que d’un phénomène géologique naturel prévisible en ce que l’environnement avait dû suffisamment se modifier pour que le comportement animal puisse le prévoir et qu’il suffisait de leur être attentif, tout comme la modification de la pression atmosphérique et de l’odeur de l’air environnant.
Prenons maintenant le temps d’une respiration avant l’explosion du volcan, car nous ne sommes plus en 79 après Jésus-Christ, mais presque deux mille ans plus tard et c’est là qu’il convient de reprendre le fil de l’histoire, alors que nous venons ensemble de faire l’expérience d’un début de réponse faisant oublier la question initiale, et qui avait pour unique finalité d’apporter une réponse actuelle à une question qui l’est factuellement. Mon côté badin aurait tendance à répondre par oui ou non à une question en apparence aussi absurde avant de reprendre mon itinéraire littéraire avec mon livre du jour, mais il s’agit, dans ce cas particulier, d’une question d’importance qui engage ma vie future et à laquelle j’ai déjà répondu par un cheminement intellectuel sans toutefois le scripturaliser.
Une question d’importance en ce qu’elle est corrélée à la naissance même de ce projet de Lettres à une inconnue, à la dispersion des enveloppes coquelicots, à ma rencontre avec l’incarnation de Minerve et à l’effondrement de cette mystique dans une décevante réalité en ce que si la croyance est toujours présente, l’illusion présente s’est dissipée au contact de la réalité. Un engagement de ma vie future qui s’en est retrouvé instantanément modifié dès lors que le vent a emporté les dernières notes de musique tandis que les dernières molécules de l’encens du temple de Minerve s’évaporaient dans l’air et qu’il me restait à m’orienter vers la finalité d’un engagement, sinon d’une acceptation d’un renoncement nécessaire. Un cheminement intellectuel déjà étudié et parcouru avec moult options et divers scénarios bien que douloureux dans chacun d’eux et plus encore en ce qu’il est parfois psychologiquement très coûteux de renoncer à celui qui paraît le plus simple à suivre en ce qu’il implique de le poursuivre dans la continuité ayant mené à l’effondrement de l’incarnation structurelle de ce dernier.
Un choix est un engagement initial et ferme, alors qu’une décision est une voie de navigation que l’on peut décider de suivre sans faire demi-tour du fait qu’il est aisé de s’imaginer que nous n’avons pas d’autres choix. Mon choix était pleinement conscient lorsque je me suis engagé, mais c’est également en pleine conscience que j’ai décidé de faire demi-tour parce que je m’en suis accordé la possibilité. Il ne s’agit pas d’un échec, mais d’une expérience que je perçois comme nécessaire afin de faire preuve d’une vigilance plus grande à l’avenir. C’est la différence entre la liberté et l’enfermement volontaire.
C’est parce que je suis libre que j’ai pu avec aisance faire demi-tour lorsque l’incarnation de Minerve s’est effondrée de son piédestal. Bon nombre de Pompéiens avaient également la possibilité de fuir la ville, mais ont renoncé, préférant s’enfoncer sur le chemin de la peur avec le destin que l’on sait aujourd’hui.
Un instant de lucidité apparaît toujours comme une fulgurance et s’il est légitime de le chasser comme une pensée parasite, il est pourtant issu de l’instinct de survie. C’est un avertissement cellulaire avant d’être intellectuel ; ne pas le prendre en compte, c’est s’exposer à un danger encore plus grand.
Il était prévu une modification structurelle du cours de ma vie sur laquelle j’étais engagé volontairement avec entrain, mais le pragmatisme est une loi fondamentale à laquelle je souscris avant toute autre considération. Jamais par confort, mais par expérience en ce que cinq décennies d’existence nous offrent parfois suffisamment de signaux. C’est d’ailleurs le propre de la conscience de pouvoir déceler d’imperceptibles signaux d’alerte tout comme le peintre qui se retrouve devant sa peinture en cours d’achèvement et qui ne peut se satisfaire d’un semblant de perfection.
En réponse directe à la question ouvrant la voie à cette missive : le propre d’une incarnation est précisément d’être corruptible. Dès lors que le divin accepte la chair, il accepte la pesanteur, l’imperfection et, in fine, la déception et la chute.
Symboliquement, le sommet du volcan s’est effondré, car le socle ne pouvait plus supporter la pression de ce qu’il prétendait contenir. Ainsi, ce n’est plus vers le piédestal vide que mon regard se porte, mais vers un nouvel horizon qui vient de se libérer. L’effondrement, s’il pourrait être vécu comme un désastre, est également un renouvellement de l’esprit, en ce qu’il n’est plus une certitude figée, mais désormais s’étend, semblable à une nouvelle certitude de ce qui ne doit plus être une allégeance qu’à sa propre clairvoyance. La lettre précédente traitait du « travail » et ma conception en était celle-ci :
« Dans ma perception, la notion de travail se traduit plus naturellement par un voyage ascendant permettant l’élévation de l’individu en ce que la convergence de l’action physique et cérébrale se réalise naturellement vers le mouvement, l’action, vers le principe même de la vie, car ce qui n’est pas dans le mouvement s’inscrit dans la non-vie, donc dans la mort. C’est un renouvellement de chacun de nos savoirs qui s’imprime en nous à chaque instant, car chaque pensée, réflexion, raisonnement, chaque action, geste, mouvement est une transition vers un autre état. »
Me suis-je arrêté de « travailler » en date du 08 mai ? Durant 231 jours ? Jamais je n’ai cessé et c’est de cette impermanence, de cette transition permanente dont je me revêt encore quotidiennement.
Un renoncement est toujours une perte de substance, d’une partie de soi, une soustraction douloureuse, mais c’est le principe même de la vie que de savoir renoncer. En cessant de vouloir maintenir artificiellement les murs d’un temple qui se lézarde, on protège son corps, son esprit et sa capacité à reconstruire ailleurs. Une dette psychologiquement douloureuse se transforme en un capital de liberté disponible dès lors que l’on en accepte le changement de paradigme.
Un renoncement n’est pas synonyme d’abdication, c’est une invitation à changer de paradigme, c’est l’acceptation de l’erreur dans son ensemble, car une réparation reviendrait à pratiquer le kintsugi. Une cicatrice d’or reste une cicatrice, une meurtrissure réparée, consolidée reste une blessure et il en est qui sont irréparables.
C’est là le paradoxe d’une incarnation que l’on souhaite humaine et dont l’effondrement provoque son abandon en ce qu’il est précisément la conséquence de ce qu’elle était trop humaine.
Mon voyage ne s’interrompt pas pour autant ; il change simplement de direction. Le projet des Lettres à une inconnue et la dispersion des enveloppes coquelicots n’étaient pas une erreur mais les témoins d’une traversée dont la finalité est encore inconnue et elles sont tout autant des archives à conserver qu’un chemin à suivre dans le silence du passé, et la fureur de l’avenir, car le présent ne se trouve que dans l’une de ces deux conditions. S’il est un enseignement à retenir de ces 231 jours, c’est précisément ce qu’il était. Un enseignement qui s’est trouvé être un enrichissement, une découverte de l’autre autant que de moi-même, un nouvel apprentissage. Nulle rancœur, ni remords, ni regrets. Chaque relation altéritaire apporte son lot d’apprentissage et de connaissance et il convient de ne jamais les renier.
Désormais, le voyage se poursuit toutes voiles dehors avec l’abandon d’un rêve, mais avec un nouvel objectif. Mon temps de lecture quotidienne n’en sera pas amélioré, mais pas davantage pénalisé et tant mieux, car j’ai tout de même une bibliothèque de plus de 1 400 ouvrages à lire comme des cartes marines dont je n’ai aucune garantie de pouvoir les traiter intellectuellement en totalité avant de passer de vie à trépas…
It’s life…
Et maintenant ? serais-je tenté de me lancer en plein visage face au miroir.
– Voilà que tu écris depuis plus d’une année chaque Dominical Day à l’exception d’un chaotique soubresaut au mois de décembre, et que tu te retrouves maintenant à ton point de départ. C’est d’un tragique, d’un comique !
– Maintenant, cher moi-même, je reprends la direction de la haute mer, plus riche d’expériences, plus savant, et avec de nouveaux projets. La vie est un tangage perpétuel que tous les marins hauturiers connaissent et chérissent, car lorsque l’océan se fait d’huile, c’est une petite mort qui s’annonce, en ce que l’immobilité est l’instant qui la précède.
Trouver un nouveau souffle ou une nouvelle orientation aux lettres dominicales est également inutile en ce qu’elles ne s’accordent que rarement de prévisibilité durable, et si le sujet que j’aborderai lors de la prochaine ne m’est pas inconnu en cet instant, il n’en sera pas toujours de même et c’est bien ainsi. J’avise en fonction de l’air du temps et en particulier du mien et non de celui d’un monde qui s’entraîne pour un prochain conflit global prévisible que j’ai envisagé depuis quelques années.
Mon allégeance à Minerve demeure intacte, car sa constance est précisément de pouvoir se délier de l’humanité, de l’humain, de la nature humaine, et de sa faiblesse. La rencontrer est l’une des épreuves les plus ardues que puisse avoir à affronter un homme et il peut se passer plusieurs mois supplémentaires, sinon des années avant que cela ne se reproduise.
Nul ne décide seul, car c’est une communauté de pensées fugaces, de tiraillements conflictuels, de peurs primales, et de sauts dans l’inconnu, toutefois l’évidente certitude est toujours une garantie d’échec en ce que l’autre est privé de sa liberté, tout comme l’hésitation la plus infime car il convient d’être en une fraction de seconde dans un élan commun. L’instant primordial est tout autant périlleux qu’il est fragile. Un impossible équilibre sur un fil peut devenir un terrain de jeu ou se transformer en gouffre d’Hadès. C’est le principe même de synchronicité dont la perpétuation naît de l’impermanence.
Cette lettre, je l’ai terminée, dimanche 28 décembre lors d’une journée particulière…
L’ADIEU À LA MARIANNE DE LA FRANCE : BRIGITTE BARDOT
Une Minerve a perdu la vie le 28 décembre 2025
Une Marianne. La Marianne de la France.
Depuis le 28 décembre 2025, la France est un peu moins elle-même.
Elle vient de perdre une partie de sa chair, de son âme.
Elle s’appelait BB. Brigitte Bardot.
Et Dieu créa la femme, et Dieu créa Brigitte Bardot.
Elle était femme, libre, insouciante, et elle-même.
Elle était aimée, adorée, vénérée et détestée.
C’était BB.
Elle était une image et une icône, elle était la France.
Brigitte Bardot est l’image du « c’était mieux avant ».
Elle était le sel de la terre et l’écume des hommes.
Une silhouette de rêve pour un imaginaire sans fin.
Une blonde, une actrice, un séisme et une croqueuse d’hommes.
Brigitte n’appartenait à personne, elle appartient désormais à la France.
Le 28 décembre 2025, la France a perdu une partie de son âme.
Une Marianne. La Marianne de la France.
Nouvelle lettre de ma tante Jeanne
07 juin 1975
Comprendre le sens des belles choses de la vie
Mon très cher Neveu, mon très cher Enfant, mon Nicolas,
S’il est des mots que je te souhaite de ne jamais retenir, des paroles que tu ne devrais jamais omettre de prononcer envers une personne que tu estimes, que tu aimes, que tu admires : ce sont les belles choses de la vie.
Qu’importe que la personne à laquelle tu adresses une attention sincère en paroles ne l’entende pas, ne l’écoute pas, la refuse, la moque, la minimise, s’en méfie. Ta seule responsabilité, ton seul devoir envers cette personne est d’être honnête et sincère lorsque tu prononceras ces mots.
Les belles choses de la vie : quelles sont-elles ?
Tu le sauras lorsque le moment sera venu pour toi d’aimer une personne tous les jours comme au premier jour en ayant pleinement accepté l’idée que tu pourrais la perdre du jour au lendemain quelle qu’en soit la raison.
Ta tante qui t’aime follement
Une lettre ne devant plus se refermer sans le passage de mes livres lus au cours de la semaine.
Le temps des tribus
Le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes
Michel MAFFESOLI
Édition La Table Ronde
Dépôt légal : octobre 2000
Page 102
Les membres des classes populaires sont depuis toujours des épicuriens de la vie quotidienne. Pertinente remarque de R. Hoggart qui, dans son livre, donne de multiples exemples en ce sens. Et il en souligne que cet épicurisme est en relation directe avec la méfiance que l’on éprouve pour ces politiciens qui entendent faire le bonheur du peuple ; conscient que l’on est du caractère illusoire de leur promesses, c’est avec scepticisme et ironie que l’on accueille en général leur actions.
Une lettre ne devant plus se refermer sans une citation personnelle qui vaut parfois mille mots.
Il y a un âge à partir duquel on se sent devenir de plus en plus biodégradable.



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