Parce qu’un bouton de pantalon peut parfois contenir toute la violence du monde.

Par Céline

— Tu as toujours le ventre plat.
— Oui.
— Tu rentres ton ventre ?
— Non.
— Jamais ?
— Jamais.
— Même par élégance ?
— Mon ventre n’a pas reçu d’éducation mondaine.
— Le mien non plus, mais il prend de la place.
— C’est peut-être qu’il a une personnalité.
— Précisément.
— Tu dramatises.
— Facile à dire quand ton ventre ressemble à une ligne.
— Mon ventre ne ressemble pas à une ligne.
— À une ligne droite bien élevée.
— Il est simplement discret.
— Le mien est bavard.
— Bavard ?
— Il intervient dans toutes mes tenues.
— D’accord.
— Je négocie tous les matins.
— Avec ton ventre ?
— Avec mon jean, mon miroir et mon bouton.
— Ça fait beaucoup de monde dans une salle de bain.
— Tu n’imagines pas à quel point un bouton de pantalon peut être physiquement violent.
— Tu pourrais mettre une robe.
— Je mets déjà des robes.
— Et alors ?
— Mon ventre les habite.
— C’est leur fonction.
— Non, une robe est censée flotter.
— Tu es injuste.
— Je suis attentive aux ambitions d’expansion de mon ventre.
— Tu l’observes avec une gravité intellectuelle.
— Tu fais un régime ?
— Non.
— Tu comptes tes calories ?
— Non.
— Tu supprimes le pain ?
— Jamais.
— Le fromage ?
— Cette conversation devient pornographique.
— Donc tu fais comment ?
— Je mange ce que mon corps réclame.
— Et ton corps réclame quoi ?
— Du café, du pain, des fruits, parfois du chocolat.
— Ton corps a des goûts de salon littéraire.
— Peut-être.
— Le mien réclame des gratins.
— Tous les corps n’ont pas été élevés de la même manière.
— Le mien a été élevé par une grand-mère italienne imaginaire.
— Ça explique son sens de l’abondance.
— Il a surtout une mémoire affective.
— Ou une mémoire fromagère.
— C’est très proche.
— Tu pourrais marcher un peu plus.
— Je marche.
— Jusqu’où ?
— Jusqu’au réfrigérateur.
— C’est un pèlerinage alimentaire.
— Tu es insultante.
— Je suis précise.
— C’est pire.
— Tu pourrais aussi t’écouter.
— Je m’écoute très bien.
— Ton ventre aussi ?
— Il a ses opinions.
— Sur quoi ?
— Sur les ceintures.
— Et que dit-il ?
— Qu’elles sont un symbole d’oppression circulaire.
— Il n’a pas tort.
— Il a toujours raison.
— Avoir le ventre plat ne rend pas forcément heureuse.
— Peut-être, mais ça permet de respirer sans demander l’autorisation à son pantalon.
— Tu exagères.
— Mon pantalon me parle.
— Et il dit quoi ?
— Que je dois arrêter de le maltraiter.
— Tu as une imagination dangereuse.
— Non, j’ai un miroir.
— J’ai également un miroir.
— Le mien me pose un problème.
— Tu voudrais qu’il mente ?
— Qu’il fasse preuve d’humanité.
— Un miroir humain serait encore plus cruel.
— Pas s’il avait mangé une tartiflette.
— Tu veux moraliser les miroirs par le fromage ?
— Je veux rétablir un peu de justice dans ce monde plat.
— Le monde n’est pas plat.
— Ton ventre, si.
— Il te traumatise ?
— Il est insolent.
— Il existe seulement.
— C’est déjà trop.
— Tu veux que je m’excuse d’être mince ?
— Non.
— Alors ?
— Je voudrais que tu sois mince en souriant un peu moins.
— Je dois faire semblant de souffrir ?
— De temps en temps.
— Je peux soupirer devant une salade.
— C’est un début.
— Froncer les sourcils devant une robe moulante.
— Très bien.
— Mais je refuse de grossir par solidarité.
— Tu manques d’esprit collectif.
— Je protège mon métabolisme.
— Ton métabolisme est un aristocrate abdominal.
— Il est seulement efficace.
— L’efficacité est suspecte.
— Tu as une théorie sur tout.
— J’ai un ventre.
— Moi aussi.
— Mais il est plat.
— Je pourrais le rentrer.
— Essaie pour voir.
— Mais, si je le rentre, où va-t-il s’en aller ?
— Comment ça ?
— Il faudra bien qu’il aille quelque part.
— Il va se contracter.
— Ça, c’est la version officielle.
— C’est la version anatomique. Où irait-il, selon toi ?
— Dans le dos.
— Donc tu refuses de rentrer ton ventre par peur d’avoir une bosse dans le dos ?
— Par dignité lombaire.
— C’est admirable.
— Tu veux connaître mon secret ?
— Je n’en suis pas certaine.
— Je mange quand j’ai faim, je m’arrête quand je n’ai plus faim, je bouge tous les jours, je dors correctement.
— Tu es brutale.
— Je suis honnête.
— L’honnêteté est violente quand elle a le ventre plat.
— Je suis simplement assez mince pour ne pas avoir peur qu’un ventre contrarié parte me faire une bosse dans le bas du dos, et assez lucide pour ne pas transformer un bouton de pantalon en catastrophe civilisationnelle.
— Je te déteste !
— Je t’aime aussi, ma chérie. Encore un peu de gratin au fromage ?

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