Ou comment certains transforment leur profondeur en costume du dimanche
Par Céline
Il existe une vulgarité du superficiel. Elle est connue, dénoncée, moquée, servie tiède dans toutes les conversations qui aiment se croire au-dessus de la mêlée.
On la reconnaît facilement.
Elle parle trop fort. Elle aime les vitrines. Elle se photographie devant ce qu’elle ne comprend pas. Elle confond la beauté avec l’éclairage, l’élégance avec le prix, l’intelligence avec la capacité de citer trois noms en laissant croire qu’elle les fréquente intimement depuis l’enfance.
Cette vulgarité-là est presque rassurante. Elle ne se cache pas. Elle porte son enseigne sur le front. Elle ne trompe que ceux qui veulent être trompés.
Mais il en existe une autre, plus fine, plus sournoise, plus fréquentable en apparence.
La vulgarité des faux profonds.
Celle qui ne crie pas. Celle qui murmure. Celle qui baisse les yeux devant les bibliothèques. Celle qui aime les silences, à condition que quelqu’un les remarque. Celle qui parle de solitude avec une petite lenteur étudiée, comme on descendrait un escalier dans un film où personne n’a jamais besoin de payer son chauffage.
Il faut bien en parler.
Car l’époque n’a pas seulement produit des êtres pressés, utiles, bruyants, disponibles, rentables, gentils à heure fixe et authentiques sur commande. Elle a aussi produit leur contre-caricature : les petits exilés volontaires de la banalité, les raffinés de vitrine, les orphelins de salon, les âmes prétendument anciennes qui portent leur retrait comme d’autres portent une marque.
Ils ne veulent pas appartenir au monde commun.
Très bien.
Mais ils veulent que le monde commun sache qu’ils n’y appartiennent pas.
Et c’est là que tout commence à sentir le renfermé.
Il y a des êtres qui se retirent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Ils ne trouvent pas leur place dans la conversation dominante, non par snobisme, mais parce que cette conversation leur arrache quelque chose. Ils ne s’éloignent pas pour paraître rares. Ils s’éloignent pour respirer.
Leur solitude n’est pas un blason. C’est une conséquence.
Ils n’en font pas commerce. Ils n’en font pas posture. Ils n’en font pas photographie intérieure soigneusement cadrée. Ils n’ont pas toujours les mots pour expliquer leur retrait, et souvent, ils préféreraient ne pas avoir à l’expliquer du tout.
Puis il y a les autres.
Ceux qui ont découvert que la profondeur avait du cachet.
Ceux qui ont compris qu’à défaut d’être véritablement difficiles à rejoindre, on pouvait devenir pénible à approcher.
Ceux qui prennent la rareté pour une esthétique, la complexité pour un privilège, la mélancolie pour un parfum, le silence pour une stratégie de distinction.
Ils ne lisent pas toujours pour être déplacés. Ils lisent pour acquérir une certaine inclinaison de la tête.
Ils ne pensent pas vraiment contre l’époque. Ils se regardent penser contre elle.
La nuance est mince.
Elle est pourtant mortelle.
Car le faux profond ne cherche pas la vérité. Il cherche une altitude.
Il ne veut pas être traversé par une phrase. Il veut être reconnu comme quelqu’un que les phrases traversent.
Il aime les lieux exigeants, à condition qu’ils confirment qu’il en est digne. Il aime les portes closes, surtout si l’on comprend qu’il possède la clé. Il aime les seuils, mais seulement lorsqu’ils distinguent les autres de lui-même.
Le seuil, chez lui, n’est plus une exigence.
C’est une décoration.
Une moulure mentale.
Une petite aristocratie portative.
Il faut se méfier de ceux qui parlent trop volontiers de profondeur. Les vrais fonds ne passent pas leur temps à annoncer leur profondeur. Ils avalent la lumière. Ils inquiètent. Ils ne se présentent pas avec une note d’intention.
L’époque adore classer les êtres en deux catégories faciles : les superficiels et les profonds.
Comme toujours, elle ment par paresse.
Il y a des superficiels charmants, lucides, honnêtes, dont la légèreté n’a rien de coupable. Ils n’ont pas la prétention d’habiter les caves de l’âme humaine. Ils dansent parfois au rez-de-chaussée, et ce rez-de-chaussée vaut mieux que bien des catacombes décorées.
Et il y a des profonds insupportables, c’est-à-dire des gens qui ont trouvé dans la profondeur une manière raffinée de ne jamais être contredits.
On ne peut plus rien leur dire.
S’ils blessent, c’est qu’ils sont exigeants.
S’ils méprisent, c’est qu’ils voient plus loin.
S’ils ne répondent pas, c’est qu’ils préservent leur silence.
S’ils fatiguent les autres, c’est que les autres ne supportent pas l’intensité.
S’ils échouent à aimer simplement, c’est que l’amour ordinaire leur paraît insuffisant.
Tout devient preuve de leur supériorité intérieure.
Même leur médiocrité.
Surtout leur médiocrité.
Il y a une façon très contemporaine de se croire hors du temps. Elle consiste à adopter tous les signes extérieurs de la distance : le goût du papier, la lampe basse, le carnet noir, la phrase longue, la nostalgie d’un monde que l’on n’a pas connu, le dédain des réseaux sociaux publié sur les réseaux sociaux, l’éloge du silence en trois paragraphes hebdomadaires.
Ce n’est pas grave en soi.
Nous avons tous besoin de formes.
Le problème commence lorsque la forme se prend pour une âme.
Lorsque l’on croit que vivre entouré de livres suffit à être habité par eux.
Lorsque l’on confond aimer les bibliothèques avec supporter ce que les livres viennent détruire en nous.
Car lire véritablement ne rend pas forcément plus élégant.
Parfois, cela rend plus inquiet.
Plus nu.
Moins sûr.
Moins fréquentable aussi, mais pas de cette infréquentabilité savamment entretenue qui plaît aux photographes de soi-même.
Lire vraiment abîme les poses.
Penser vraiment décompose les identités trop bien entretenues.
Être seul vraiment ne donne pas toujours belle allure. Cela peut rendre maladroit, crispé, obscur, banalement triste, parfois injuste, parfois ridicule. La solitude n’est pas un manteau long dans une rue de novembre. C’est aussi une cuisine mal éclairée, une tasse oubliée, une phrase qui ne vient pas, un dimanche trop vaste, un orgueil qui se défait mal.
Mais les aristocrates de pacotille ne veulent pas de cette solitude-là.
Elle est trop pauvre.
Trop réelle.
Pas assez littéraire.
Ils préfèrent la solitude présentable, celle qui permet de parler de soi comme d’un territoire difficile. Ils veulent être incompris, mais pas invisibles. Ils veulent être rares, mais repérés. Ils veulent être au-dessus, mais accompagnés par un public discret qui constaterait leur hauteur sans les déranger.
En somme, ils veulent les avantages du retrait sans la morsure de l’effacement.
Ils veulent le prestige de l’exil avec le confort du salon.
C’est humain, au fond.
Mais ce n’est pas noble.
La vraie singularité n’a pas toujours conscience de sa singularité. Elle se débat avec elle. Elle ne l’exhibe pas comme une preuve. Elle en paie le prix avant d’en tirer une phrase.
Le vrai retrait n’a rien d’une supériorité automatique. On peut être retiré du monde par peur, par incapacité, par orgueil, par paresse, par blessure, par dégoût mal examiné. Tout retrait n’est pas profondeur. Toute solitude n’est pas choix. Tout silence n’est pas sagesse.
Il faut parfois oser cette phrase désagréable : certaines personnes ne sont pas incomprises parce qu’elles sont profondes, mais parce qu’elles sont confuses.
D’autres ne sont pas seules parce que le monde est trop pauvre pour elles, mais parce qu’elles sont devenues inhabitables.
Et certaines portes ne restent pas fermées par exigence, mais parce que personne ne souhaite vraiment entrer.
Ce constat n’est pas cruel.
Il est salutaire.
Car si l’on veut défendre la profondeur, il faut d’abord la protéger de ses imitateurs.
Si l’on veut défendre l’exigence, il faut la distinguer du caprice.
Si l’on veut défendre la solitude choisie, il faut refuser que chaque isolement se couronne lui-même d’une auréole.
Le monde contemporain abîme les êtres en les rendant disponibles, utiles, explicables, sympathiques, visibles, rentables.
Mais le refus du monde peut abîmer autrement : en produisant des sanctuaires de vanité, des chapelles personnelles, des petites noblesses de papier où l’on finit par confondre l’ombre avec la hauteur.
Il ne suffit pas de fuir la vulgarité pour devenir profond.
On peut fuir la vulgarité avec des gestes vulgaires.
On peut mépriser l’époque tout en partageant son obsession principale : être vu.
Simplement, le faux profond veut être vu comme invisible.
C’est sa grande contradiction.
Il souhaite qu’on remarque son effacement, qu’on admire son absence, qu’on mesure son silence, qu’on s’incline devant son refus.
Il ne demande pas des applaudissements.
Il demande mieux : une reconnaissance silencieuse de sa supériorité.
C’est encore une demande.
Et parfois la plus bruyante de toutes.
Alors que faire ?
Peut-être commencer par rendre à la profondeur son caractère inconfortable.
La profondeur n’est pas un style. Elle est une perte de facilité.
Elle n’embellit pas toujours. Elle complique. Elle oblige. Elle retire des excuses. Elle interdit certaines paresses, y compris les paresses nobles, les paresses bien formulées, les paresses qui savent citer les morts.
Elle ne sert pas à se distinguer des autres.
Elle sert à ne pas se mentir trop vite.
Ce qui est beaucoup moins flatteur.
Un être profond n’est pas nécessairement rare, élégant, grave, nocturne, lettré, solitaire, mystérieux. Il peut rire bêtement. Il peut aimer des choses simples. Il peut se tromper souvent. Il peut être traversé par une vérité dans une file d’attente, un supermarché, une conversation sans prestige, une fatigue ordinaire.
La profondeur n’a pas toujours de décor.
C’est même à cela qu’on la reconnaît parfois.
Elle survit sans mise en scène.
Elle n’a pas besoin d’un fauteuil sombre, d’une pluie contre la vitre, d’une phrase en italiques, d’une blessure bien éclairée.
Elle peut apparaître dans le refus modeste d’une imposture. Dans la capacité à dire : je ne suis pas au-dessus de cela. Je suis dedans aussi. Je critique l’époque, mais je porte ses traces. Je défends le retrait, mais je peux m’y cacher. Je parle de seuils, mais je peux les transformer en barrières de vanité. Je méprise la comédie sociale, mais il m’arrive de jouer une comédie plus raffinée.
Là commence peut-être quelque chose de plus propre.
Pas plus pur.
Plus propre.
La profondeur sans confession d’impureté devient vite une chapelle. Et les chapelles, même sombres, même belles, même pleines de livres, sentent parfois aussi mauvais que les centres commerciaux qu’elles prétendent fuir.
Il ne faut donc pas seulement défendre les lieux exigeants.
Il faut les empêcher de devenir satisfaits d’eux-mêmes.
Il faut ouvrir les fenêtres du manoir, de temps en temps, même si l’air du dehors est vulgaire, même s’il apporte avec lui des bruits médiocres, des conversations plates, des vies mal formulées.
Car un lieu qui ne laisse plus entrer aucune contradiction finit par se prendre pour un royaume.
Et les royaumes intérieurs deviennent vite ridicules lorsqu’ils oublient qu’ils sont bâtis avec les mêmes matériaux que le reste de l’humanité : peur, désir, orgueil, solitude, besoin d’être aimé, honte d’avoir besoin d’être aimé.
Il n’y a pas d’aristocratie de l’âme sans exposition à sa propre bassesse.
Tout le reste n’est que costume.
Et les costumes, même noirs, même sobres, même coupés dans une belle étoffe mentale, restent des costumes.
La seule élégance qui vaille n’est pas de paraître profond.
C’est de laisser tomber, un à un, les petits avantages que l’on retirait du fait de se croire différent.
Ce jour-là, peut-être, quelque chose commence.
Non pas une noblesse.
Un dépouillement.
Et c’est déjà beaucoup.


















